Bulle IA : en Chine, 480 milliards de dollars déjà partis en fumée
L'indice des champions chinois des puces et de l'IA a perdu 40 % depuis juillet. Quand 42 % d'une Bourse tient sur un seul thème, la correction n'épargne personne.
Pendant qu'on débat à Paris et à New York de savoir si la bulle IA va éclater, la Chine a déjà répondu. L'indice STAR50, qui regroupe les champions nationaux des semi-conducteurs et de l'intelligence artificielle, a perdu 40 % depuis son sommet de juillet 2026. Environ 480 milliards de dollars de capitalisation effacés en moins de quatre mois. Ce n'est plus une prédiction, c'est un relevé.
Quatre mois, 40 %
Le chiffre brut mérite d'être comparé pour prendre sa mesure. Sur la même période, l'indice CSI 300 des grandes valeurs chinoises a reculé d'environ 20 % depuis ses plus hauts de juin. Le Nasdaq 100 américain, lui, n'a cédé que 6 % depuis son pic.
Les multiples racontent la même histoire, en plus parlant. Au sommet, le STAR50 se payait environ 250 fois les bénéfices passés. Il est redescendu autour de 100 fois. Pour mémoire, le Nasdaq 100 tourne aux alentours de 30 fois. Autrement dit : même après une purge de 40 %, le compartiment technologique chinois reste trois fois plus cher que son équivalent américain. Celui qui achète aujourd'hui en pensant ramasser une affaire achète encore de la croissance très généreusement anticipée.
Un gérant de fonds shanghaïen, Wang Zhuo, a résumé l'affaire d'une phrase qui n'a pas besoin de commentaire : « Toutes les bulles finissent par éclater. »
Les titres massacrés, un par un
Le détail vaut mieux qu'un indice, parce qu'il montre où l'argent a été perdu.
- Unitree, fabricant de robots humanoïdes, est entré en Bourse en août à 150 yuans. L'action a ouvert à 1 100 yuans — la demande des particuliers dépassait de 8 000 fois l'offre. Elle a perdu la moitié de sa valeur depuis.
- Moore Threads et MetaX, les deux concepteurs chinois de GPU, avaient bondi respectivement de 400 % et 700 % lors de leurs débuts. Chacun a laissé environ 50 % depuis juillet.
- Zhongji Innolight et Eoptolink, sur les modules et composants optiques, chutent d'environ 60 % par rapport à leurs sommets de juin-juillet.
- CXMT, dans la mémoire, a abandonné plus de 25 % en un mois.
Une introduction en Bourse qui ouvre sept fois au-dessus de son prix d'émission n'est pas un signal de confiance : c'est un signal de rationnement. Quand l'offre de papier est administrée et que l'épargne domestique n'a nulle part ailleurs à aller, le premier cours ne dit rien de la valeur de l'entreprise. Il dit l'intensité de la file d'attente.
Pourquoi maintenant
Trois facteurs se sont additionnés à l'automne.
Les valorisations. À 250 fois les bénéfices, il faut que tout se passe exactement comme prévu, pendant longtemps. Le moindre trimestre tiède suffit à déclencher les ventes.
La fiscalité. Les plus-values réalisées pendant le rallye du premier semestre doivent être payées. Plusieurs analystes citent cet effet mécanique : pour régler l'impôt, on vend ce qui a monté.
Washington. La menace d'une interdiction du matériel chinois dans les centres de données américains a frappé directement les fabricants de composants optiques, les plus exposés à l'exportation. Les 60 % de baisse de Zhongji Innolight et d'Eoptolink ne s'expliquent pas autrement.
Aucun de ces trois éléments ne concerne la qualité technique des modèles chinois, qui continuent par ailleurs de progresser — Meituan a sorti LongCat-2.5 le 2 novembre, DeepSeek a levé une quinzaine de milliards de dollars en préparant son arrivée sur le STAR Market. Le marché ne dit pas que la technologie ne marche pas. Il dit qu'il l'avait payée trop cher.
Une Bourse devenue mono-thématique
Voilà le point qui devrait inquiéter au-delà de la Chine. Selon Goldman Sachs, les valeurs liées à l'IA représentent 42 % de la capitalisation du marché chinois et 57 % des échanges.
Un marché dans lequel un seul thème concentre plus de la moitié des transactions n'a plus de mécanisme d'amortissement. Il n'y a pas de secteur défensif assez gros pour absorber le choc, pas de rotation possible vers autre chose. Quand le thème corrige, l'indice entier corrige, et les épargnants qui n'avaient jamais acheté une action de semi-conducteur voient quand même leur portefeuille fondre.
C'est exactement la critique qu'on adresse depuis deux ans aux « Sept Magnifiques » à Wall Street, en version plus extrême. Aux États-Unis, la concentration est forte. En Chine, elle est totale.
Pékin amortit, mais ne nie plus
La réponse des autorités est intéressante par ce qu'elle révèle. Dans la semaine du 23 octobre, les fonds indiciels soutenus par l'État ont absorbé environ 19 milliards de dollars — le plus gros montant depuis les turbulences commerciales d'avril 2025.
Acheter pour freiner la chute est un classique du dirigisme boursier chinois. Mais c'est aussi un aveu : on n'achète pas 19 milliards de dollars d'indices pour corriger une anomalie passagère. Et ce soutien ne résout pas le problème de fond, qui est un excès de capacité financé par une épargne captive, dans un secteur où la demande solvable réelle reste à démontrer.
Le signal politique, lui, reste à l'offensive : la stratégie « puces nationales, modèles nationaux » n'est pas remise en cause, et les commandes publiques continuent. L'État soutient l'industrie tout en laissant la Bourse se dégonfler. Les deux mouvements ne sont pas contradictoires, ils sont séquentiels.
Ce que Wall Street devrait en retenir
La Chine n'est pas les États-Unis. Les flottants sont plus étroits, les particuliers plus nombreux, les introductions plus contrôlées, le levier différent. On ne peut pas décalquer.
Mais trois ressemblances sont trop fortes pour être écartées. La capitalisation du thème IA dépasse largement ses revenus actuels, des deux côtés du Pacifique. L'essentiel des capitaux va à l'infrastructure — puces, optique, datacenters, robots — c'est-à-dire aux postes les plus sensibles à un ralentissement de commandes. Et la justification de valorisation repose sur une demande future, pas sur des marges présentes.
Quand un marché concentré à ce point corrige de 40 % sans qu'aucune faillite majeure ne le déclenche, c'est que le prix seul suffisait à provoquer la chute. Ce mécanisme est portable.
Ce qu'on regarde ensuite
Quatre repères pour les prochaines semaines : les résultats trimestriels des fabricants chinois de GPU, qui diront si la demande réelle suit les capacités installées ; la décision américaine sur l'exclusion du matériel chinois des datacenters ; le rythme des nouvelles introductions sur le STAR Market, qui se tarit toujours en premier quand le marché se referme ; et le montant des achats des fonds d'État, qui mesure le niveau d'inquiétude officielle.
Si le STAR50 se stabilise autour de 80 à 100 fois les bénéfices, on parlera d'une correction saine. S'il continue, la question ne sera plus celle de la bulle IA chinoise, mais celle du financement de toute la filière.