Déprescription : la France lance enfin son réseau national
Annoncé le 8 septembre au forum de l'ABUM, le Réseau français de déprescription doit voir le jour cet automne. Quinze ans après le Canada.
Il existe en médecine une compétence mal enseignée et mal payée : arrêter un traitement. Prescrire, tout le monde sait faire. Déprescrire — retirer méthodiquement un médicament devenu inapproprié — relève encore du bricolage individuel en France. Ça vient de bouger. Le 8 septembre, au forum annuel de l'Association pour le bon usage du médicament (ABUM), Jean-François Huon, pharmacien au CHU de Nantes et enseignant-chercheur à Nantes Université, a annoncé la création d'un réseau national dédié. Lancement officiel prévu à l'automne 2026.
Pourquoi il fallait un réseau
La polymédication n'est pas un détail administratif. Chez les personnes âgées, l'accumulation de traitements produit des interactions, des chutes, des confusions, des hospitalisations — ce que les professionnels appellent la iatrogénie médicamenteuse. Une part significative de ces épisodes est évitable.
Le problème français n'est pas l'absence d'initiatives. C'est leur dispersion. Des équipes travaillent à Nantes, à Marseille, en Pays de la Loire, dans une vingtaine de centres experts (les Ceppim) spécialisés dans la iatrogénie. Chacune développe ses outils, ses protocoles, ses grilles. Personne ne mutualise vraiment.
Ailleurs, la structuration date d'une décennie. Le Canada, les États-Unis, l'Australie et plusieurs pays d'Europe du Nord disposent de réseaux nationaux de déprescription avec des ressources publiques, des fiches patients traduites, des algorithmes d'arrêt validés. Le réseau canadien, notamment, publie depuis des années des guides utilisés dans le monde entier. La France les consulte sans en avoir d'équivalent.
Ce que le réseau doit faire
Le projet annoncé réunira quatre catégories d'acteurs : professionnels de santé, chercheurs, agences, et patients. Cette dernière présence n'est pas cosmétique — on y reviendra, c'est le point de blocage principal.
Les missions affichées :
- développer des outils communs — algorithmes de décroissance, supports d'information, grilles d'évaluation partagées
- soutenir la recherche en fédérant des travaux aujourd'hui isolés
- structurer la formation, initiale et continue
- animer des groupes de travail dédiés aux pratiques professionnelles et à l'engagement des patients
Une recommandation revient chez les porteurs du projet : intégrer des formations interprofessionnelles associant des patients dès le début des études. Pas au stade du développement professionnel continu, quand les habitudes sont prises. Dès la faculté.
À quoi ressemble une consultation de déprescription
Le format qui se dessine cible une population précise : les patients de plus de 80 ans prenant plus de 10 médicaments différents.
Ce n'est pas une consultation de sept minutes. Il faut reprendre l'ordonnance ligne par ligne, retrouver qui a prescrit quoi et pourquoi, évaluer le bénéfice résiduel de chaque molécule, hiérarchiser les retraits, négocier avec le patient, puis surveiller le sevrage. D'où la reconnaissance d'une consultation longue valorisée par l'Assurance maladie : dans le cadre du projet Bestoph-MG, elle est rémunérée 100 euros par professionnel.
Deux professionnels, donc deux rémunérations, parce que le dispositif repose sur un binôme médecin généraliste–pharmacien d'officine. Le pharmacien connaît l'historique de délivrance, le médecin connaît l'histoire clinique. Séparément, chacun a une vision partielle.
Bestoph-MG, l'essai des benzodiazépines
Le projet le plus avancé porte sur la classe la plus emblématique du problème français : les benzodiazépines chez les plus de 65 ans.
Menée en Pays de la Loire, l'expérimentation Bestoph-MG repose sur :
- environ 40 binômes pharmacien d'officine–médecin généraliste constitués
- 100 patients inclus à ce stade
- un suivi de 12 mois, avec des mesures à 6 et 12 mois
À Marseille, un dispositif comparable de sevrage interprofessionnel accompagne une vingtaine de patients en coordination médecin-pharmacien.
Les effectifs peuvent sembler modestes. Ils ne le sont pas, rapportés à la difficulté de l'exercice : recruter des binômes volontaires, les former, obtenir l'accord des patients et tenir un an de suivi, c'est une logistique lourde pour un objet qui ne rapporte rien à personne — sinon au système et au malade.
L'entretien motivationnel, outil central et sous-estimé
Le cœur du problème n'est pas pharmacologique. Il est relationnel.
Un patient sous somnifère depuis quinze ans n'entend pas « ce médicament ne vous apporte plus grand-chose ». Il entend « on vous retire ce qui vous fait dormir ». La peur du retour des symptômes, la perte du rituel, le sentiment d'abandon : tout joue contre l'arrêt. Et côté soignant, retirer un traitement prescrit par un confrère demande de la diplomatie autant que des données.
Les équipes identifient l'entretien motivationnel comme l'outil le plus efficace — une technique d'accompagnement du changement empruntée à l'addictologie, qui consiste à faire émerger la motivation du patient plutôt qu'à la lui imposer. Le bémol est honnête : ça demande de la pratique. Beaucoup de pratique. Ce n'est pas une compétence qu'on acquiert dans un module de trois heures.
Les autres chantiers du même forum
Le forum ABUM du 8 septembre ne portait pas que sur la déprescription. Son fil rouge : le bon usage du médicament comme levier de pertinence des soins pour la mandature 2027-2032. Au programme, une intervention d'Anne Beinier, experte de la Commission européenne, et trois tables rondes — les initiatives concrètes de déprescription, la soutenabilité du système de soins, et la prescription assistée par intelligence artificielle.
Cette troisième table ronde mérite une mention. La question posée n'était pas « l'IA va-t-elle prescrire ? » mais « comment garder collectivement le contrôle » sur le cadre d'usage, la responsabilité clinique et les outils eux-mêmes. Poser le problème en ces termes, un an avant que les logiciels d'aide à la prescription intègrent massivement des modèles de langage, c'est plutôt lucide.
Le calendrier des prochains mois
Quelques repères pour suivre le dossier :
- automne 2026 — lancement officiel du réseau français de déprescription
- septembre 2026 — démarrage d'une expérimentation portée par les URPS
- fin 2026 / 2027 — premiers résultats à 12 mois des cohortes Bestoph-MG
Ce qu'il faudra regarder, ce n'est pas le nombre d'adhérents au réseau. C'est le taux d'arrêt maintenu à 12 mois. Arrêter une benzodiazépine, beaucoup savent le faire. La maintenir arrêtée un an plus tard, sans report sur une autre molécule, c'est le seul critère qui compte.
Pour les pharmaciens, infirmiers, sages-femmes et médecins qui voient passer ces ordonnances tous les jours, le mouvement va dans le même sens que la montée en charge des bilans de prévention : reprendre le temps de regarder l'ensemble, pas seulement le motif du jour.