IPO Anthropic : 2 000 milliards de dollars et un analyste qui ricane
Anthropic viserait une entrée en Bourse avant Thanksgiving à 1 800-2 000 milliards de dollars. Un cabinet d'analyse chiffre la société à 144 milliards. L'écart mérite un détour.
Il y a des chiffres qu'on relit deux fois. L'IPO Anthropic en est pleine : une valorisation visée entre 1 800 et 2 000 milliards de dollars, une levée qui pourrait atteindre 100 milliards, et en face un cabinet d'analyse qui estime la société à 144 milliards dans son scénario de maturité. Soit un écart de 93 %. La plus grosse introduction en Bourse de l'histoire se jouerait donc sur un désaccord de facteur treize.
Le calendrier, tel qu'il circule
Anthropic a annoncé son dépôt confidentiel le 1er juin. Depuis, la date glisse. Octobre 2026 était la cible initiale ; les dernières informations de presse pointent désormais vers novembre, avec un marketing formel démarrant la semaine du 9 novembre et une première cotation sur le Nasdaq avant Thanksgiving, le 26 novembre. La société n'a rien confirmé publiquement, et le calendrier reste suspendu aux conditions de marché.
Le décalage n'est pas anodin : il permet d'arriver devant les investisseurs avec un troisième trimestre dans la besace. Quand votre argumentaire repose entièrement sur la pente de la courbe de revenus, un trimestre de plus vaut mieux qu'un trimestre de moins.
Au syndicat bancaire, on retrouve Morgan Stanley, Goldman Sachs et JPMorgan. Le trio habituel des opérations qui ne tolèrent pas l'amateurisme.
Les finances, et leur brouillard
C'est là que le dossier devient intéressant, parce que les chiffres qui circulent ne racontent pas tout à fait la même histoire selon la source.
Ce qui revient de manière convergente dans les fuites de prospectus relayées par la presse financière :
- environ 4,6 milliards de dollars de revenus sur l'exercice de référence, en progression d'un facteur douze ;
- une perte d'exploitation supérieure à 8 milliards ;
- une perte nette de 42 milliards — l'écart avec la perte opérationnelle tenant à des éléments non courants et à la structure de financement ;
- une trésorerie de l'ordre de 20,28 milliards en fin d'exercice ;
- des engagements de dépenses massifs sur le calcul et l'infrastructure cloud, chiffrés dans certains documents à 518 milliards de dollars cumulés.
D'autres relevés, repris par les analystes, affichent des trimestres 2026 nettement plus gras : 4,73 milliards au premier trimestre, 11,5 milliards au second, avec un bénéfice d'exploitation atteint sur ce deuxième trimestre. Les deux séries sont incompatibles en l'état, et aucune n'est auditée publiquement. Prudence, donc : tant que le document d'enregistrement n'est pas public, on raisonne sur des chiffres rapportés, pas sur des comptes certifiés.
Ce qui reste solide, en revanche, c'est la forme de la trajectoire : une croissance de revenus brutale, des pertes qui croissent plus vite encore, et une intensité capitalistique sans précédent dans le logiciel.
Le modèle de l'analyste qui fait grincer
New Constructs, cabinet dirigé par David Trainer, a publié une analyse signée Kyle Guske II qui a fait le tour des salles de marché. Son verdict : ce serait « l'IPO la plus ridicule » de l'année, et un « test sans précédent de la crédulité des investisseurs ».
La méthode est classique — un modèle de flux inversé : quelle performance faut-il atteindre pour justifier le prix demandé ? Trois scénarios, tous partant d'un doublement du chiffre d'affaires en 2027 :
- marge opérationnelle de 10 % et croissance annualisée de 56 % sur 2028-2035 → valeur implicite de 2 000 milliards ;
- marge de 20 % et croissance de 36 % → 1 100 milliards ;
- marge de 20 % et croissance de 20 % → 144 milliards.
Autrement dit, le prix d'introduction suppose non seulement une domination durable du marché, mais aussi huit années consécutives de croissance au-delà de 50 % par an. Pour information, le cabinet avait déjà collé l'étiquette « IPO la plus ridicule » à WeWork en 2019. La suite est connue.
L'argument inverse existe, et il n'est pas idiot : les modèles de flux actualisés ont massivement sous-évalué Amazon, Nvidia et Tesla à des moments précis de leur histoire. Appliquer une grille de maturité à une entreprise qui change de taille tous les six mois produit mécaniquement un chiffre bas.
La gouvernance : qui garde la main
Le point le plus original du dossier n'est pas financier. Selon les éléments rapportés, une structure baptisée Founder LLC, réunissant les sept cofondateurs, détiendrait une action de classe F représentant 50,1 % des droits de vote sur les décisions sociales.
Traduction pour un investisseur : vous achetez de l'exposition économique, pas du pouvoir. Aucune révolte d'actionnaires ne pourra renverser une orientation stratégique, pas même celle qui consisterait à ralentir volontairement un déploiement pour des raisons de sûreté.
C'est cohérent avec le discours de la maison depuis sa création, et c'est précisément ce qui la rend inclassable : un acteur qui promet aux marchés une croissance de start-up conquérante tout en se réservant le droit de freiner au nom du risque. Les deux promesses tiennent difficilement dans le même prospectus. Sam Altman, de son côté, a écarté toute entrée en Bourse d'OpenAI avant 2027, en invoquant justement les enjeux de sécurité. Deux stratégies opposées sur la même question.
Ce que ça change pour le reste du marché
Une cotation de cette ampleur a trois effets immédiats, qui dépassent largement le sort des actionnaires d'Anthropic.
- Un prix public pour l'IA. Jusqu'ici, la valeur des grands laboratoires se négociait en tours de table privés, entre initiés. Un cours de Bourse, ça se consulte chaque matin et ça tombe en séance. La volatilité de l'IA deviendra publique, et contagieuse.
- Une obligation de transparence. Les documents réglementaires imposeront de publier ce que personne ne publie aujourd'hui : coût réel du calcul, marge brute par token, concentration du chiffre d'affaires sur quelques gros clients. Ces lignes-là intéressent autant les concurrents que les investisseurs.
- Un effet d'appel sur les capex. Si le marché valide un prix proche de 2 000 milliards, les engagements d'infrastructure à plusieurs centaines de milliards deviennent finançables en actions. Dans le cas inverse, c'est tout le calendrier de construction de centres de données qui se renégocie — avec des conséquences en cascade chez les fournisseurs d'énergie et de semi-conducteurs.
Les trois choses à surveiller
Pour juger le dossier sans se laisser hypnotiser par les zéros :
- la publication du document d'enregistrement définitif, qui tranchera entre les séries de chiffres contradictoires ;
- la fourchette de prix indicative à l'ouverture du livre d'ordres : c'est elle, et pas les rumeurs d'août, qui dira ce que les gérants institutionnels acceptent réellement de payer ;
- la part du flottant. Avec un contrôle des votes verrouillé à 50,1 %, un flottant étroit sur une capitalisation gigantesque produit un titre que le moindre volume déplace de plusieurs pour cent.
Le pari se résume à une question simple. Anthropic vend-elle une technologie qui sera partout dans dix ans, ou un service dont le prix s'effondrera à mesure que les modèles ouverts rattrapent leur retard ? À 2 000 milliards, il n'y a qu'une seule bonne réponse possible, et aucune marge d'erreur.