Lunettes Meta : l'enquête sur les femmes filmées à leur insu
Des coachs en séduction utilisent les Ray-Ban Meta pour filmer des inconnues dans la rue, puis monétisent les vidéos. Instagram commence à sévir. Le droit, lui, était déjà clair.
Une paire de Ray-Ban. Une LED blanche grosse comme une tête d'épingle. Et la possibilité de filmer n'importe qui, n'importe où, sans que personne ne lève un sourcil. Les lunettes Meta traînent depuis des mois une réputation détestable, condensée dans le surnom que leur ont collé les réseaux : « pervert glasses ». Une enquête de la RTBF publiée cette année a mis des prénoms et des scènes précises derrière le soupçon. Ce n'est pas joli.
Jeanne, Alice, et deux hommes sur le trottoir d'en face
Jeanne travaille comme serveuse à Bruxelles. Elle remarque deux hommes postés sur le trottoir opposé. L'un traverse, l'aborde, enchaîne des questions étrangement calibrées sur ses réseaux sociaux et ses coordonnées, en la fixant d'un regard trop appuyé — le regard de quelqu'un qui cadre.
Alice, elle, est suivie jusqu'à sa destination. L'homme finit par lui avouer qu'il a filmé toute l'interaction. Il lui propose un contrat douteux et 30 euros pour utiliser les images sur des réseaux vantant des techniques de drague de rue. Sa phrase, rapportée par l'enquête : « J'ai été trompée et je ne veux pas que ça se reproduise. »
Trente euros. C'est le prix affiché du consentement, obtenu après coup, par un type qui a déjà la vidéo dans sa poche.
Une caméra qui ne ressemble pas à une caméra
Le problème technique est simple à formuler. Les Ray-Ban Meta ressemblent à des lunettes de soleil parce que ce sont des lunettes de soleil. Le seul signal de captation est une LED blanche qui s'allume pendant l'enregistrement. Meta rappelle systématiquement son existence quand on l'interroge, et rappelle aussi que ses conditions d'utilisation interdisent les usages dangereux ou irrespectueux.
Sauf que :
- La LED est minuscule et illisible en plein soleil, à trois mètres, dans un métro bondé.
- Sur les anciens modèles, un morceau de scotch suffisait à la masquer. Une mise à jour annoncée doit désormais désactiver la caméra si une obstruction est détectée.
- Personne n'a appris à chercher une diode sur les lunettes de son interlocuteur. Ce n'est pas un réflexe social, ça ne le sera pas avant longtemps.
L'échelle du déploiement change tout : 7 millions de paires de Ray-Ban Meta écoulées en 2025. On n'est plus sur un gadget de early adopter, mais sur un objet qu'on croise dans le tram.
Le business derrière les vidéos
Ce n'est pas une dérive individuelle, c'est un modèle économique. Des comptes de « coaching en séduction » cumulent chacun plus d'un million d'abonnés en publiant des vidéos d'approches filmées en caméra cachée. La femme abordée est le décor. Elle n'a rien signé, rien su, et se retrouve exposée à des centaines de milliers de vues.
Le phénomène n'est pas cantonné à la Belgique. En Espagne, un coach a été arrêté en 2024 pour avoir filmé des femmes sans les prévenir. Au Royaume-Uni, plusieurs affaires ont été traitées sous l'angle du harcèlement et des données personnelles. En Belgique, au moment de l'enquête, aucune plainte formelle n'avait encore été déposée — ce qui en dit long sur le coût psychologique et administratif d'une démarche judiciaire quand on ne sait même pas qui vous a filmée.
Le droit était déjà clair, et il l'est toujours
Interrogée par la RTBF, l'avocate Saba Parsa rappelle une règle que le RGPD n'a pas inventée mais qu'il a durcie : l'image et la voix d'une personne sont des données à caractère personnel. Filmer quelqu'un de près exige un consentement clair et affirmatif.
Quelques précisions utiles, parce que le sujet est saturé de fausses idées :
- Filmer dans un lieu public ne rend pas tout légal. La rue n'est pas une zone de non-droit à l'image.
- Il existe une notion d'intérêt légitime permettant, dans certains cas, d'informer la personne après coup. Mais si elle refuse, les images doivent être supprimées immédiatement. Pas floutées, pas monétisées, supprimées.
- Proposer 30 euros après le tournage ne régularise rien si la personne n'a pas donné un accord libre et éclairé.
Les voies de recours existent : signalement à la plateforme, saisine de l'autorité de protection des données, plainte auprès du régulateur de l'audiovisuel, action civile. Encore faut-il identifier l'auteur — et c'est là que le système coince.
Instagram siffle la fin de la récré (avec deux ans de retard)
Fin juillet 2026, Instagram a annoncé supprimer les vidéos tournées avec les lunettes Meta lorsqu'elles mettent en scène des inconnus harcelés, piégés ou filmés sans consentement. Adam Mosseri, le patron d'Instagram, a été direct : si vous publiez du contenu qui profite des gens et les harcèle, comme beaucoup de ces vidéos de drague, la plateforme le retire.
Les catégories visées :
- Les vidéos de pickup artists filmant des femmes à leur insu.
- Les canulars visant des employés de commerces et de restaurants.
- Les mises en scène de produits trafiqués en magasin.
- Le contenu de coaching en séduction tourné en caméra cachée.
Deux réserves. D'abord, Meta fabrique les lunettes et modère la plateforme où circulent les vidéos : c'est le fabricant qui décide où placer le curseur sur l'usage de son propre produit. Ensuite, aucun volume de retraits n'a été communiqué et les frontières exactes du « harcèlement » restent floues. Une règle sans métrique publique, c'est une intention.
Le dégât ne se mesure pas en vidéos supprimées
Une chronique de franceinfo l'a formulé sans détour : les lunettes Meta ravivent la crainte d'être filmé à son insu, particulièrement chez les jeunes femmes. C'est le vrai sujet.
On parle d'un changement d'hypothèse par défaut dans l'espace public. Jusqu'ici, être filmé supposait un geste visible — sortir un téléphone, le lever, viser. Ce geste était un signal, et ce signal permettait de réagir : détourner le visage, s'éloigner, protester. Les lunettes suppriment le signal. Elles ne créent pas la surveillance, elles la rendent silencieuse.
L'effet est cumulatif. Des femmes racontent avoir découvert après coup qu'elles avaient été filmées dans les transports, à la salle de sport, jusque dans une salle d'attente médicale. Une fois qu'on sait ça, on ne regarde plus les lunettes de la même façon. Et c'est une charge mentale de plus, ajoutée à une liste déjà longue.
Et maintenant
Au Parlement européen, des élus ont porté le dossier sur la place publique en juin, en s'appuyant sur ces témoignages. Le RGPD offre déjà une base solide ; ce qui manque, c'est la capacité à identifier et sanctionner des auteurs qui opèrent depuis des comptes anonymes et monétisent à l'étranger.
Trois choses à surveiller. La mise à jour anti-obstruction de la LED, et sa réalité mesurable sur les modèles déjà vendus. Le premier dossier judiciaire européen qui ira jusqu'au bout contre un compte de coaching en séduction. Et la génération suivante de lunettes connectées, annoncée plus discrète encore — parce que la miniaturisation ne recule jamais, elle. Si le cadre ne se durcit pas avant, on refera cet article dans dix-huit mois avec d'autres prénoms.