Notre salut, Swann Arlaud et le collabo qui se prenait pour un consultant
256 370 entrées en démarrage, Prix du scénario à Cannes, et un portrait de la compromission qui met tout le monde mal à l'aise.
Le carton de la semaine dans les salles françaises ne s'appelle ni Tom Cruise ni Brad Pitt. Il s'appelle Notre salut, il dure 2 h 39, il raconte l'ascension administrative d'un collaborateur de Vichy, et il a réuni 256 370 spectateurs sur son démarrage, avant-premières comprises. Sur environ 350 écrans, ça donne la meilleure moyenne par copie de la semaine — autour de 720 spectateurs par salle — et le meilleur démarrage de l'histoire de son distributeur. Un film d'auteur franco-belge de 5,08 millions d'euros de budget qui devance les stars américaines : le cinéma français n'avait pas vu ça depuis un moment.
Un collabo en costume de consultant
Emmanuel Marre, le réalisateur, a filmé son propre arrière-grand-père. Henri Marre, joué par Swann Arlaud, n'est pas une brute en uniforme. C'est un homme qui a écrit un livre.
Septembre 1940. Il cherche à faire connaître son ouvrage, un essai de théories de gestion censées organiser le redressement national. Admirateur du maréchal Pétain, il monte à Vichy pour y trouver un poste. Il en obtient un : la direction d'un comité de chômeurs à Limoges, où il applique ses idées d'efficacité — organisation du travail, rendement, camps de travail.
À partir de là, la pente. Il fournit des véhicules qui servent à des rafles de Juifs. Il constate que l'autorité militaire allemande piétine la souveraineté de la zone dite libre. Une fois l'occupation étendue à tout le pays, il part à Paris, prend la tête d'un mouvement de la « révolution nationale », puis s'enfuit après le Débarquement.
Aucun moment de bascule. Aucune scène où le personnage choisit le mal. C'est tout le projet du film : montrer que l'horreur a eu besoin de gens qui se croyaient compétents.
Le démarrage que personne n'avait vu venir
Les chiffres de la sortie, pour situer :
- 256 370 entrées sur le démarrage, avant-premières incluses ;
- la meilleure moyenne par copie de la semaine, environ 720 spectateurs par écran ;
- 4,5/5 de moyenne presse sur AlloCiné, contre 3,7 chez les spectateurs ;
- Prix du scénario au Festival de Cannes 2026, où le film était en compétition.
L'écart entre les 4,5 de la critique et les 3,7 du public est le chiffre le plus parlant du lot. Il dit à peu près tout : un film que la presse tient pour un grand film et qu'une partie des salles trouve long, froid, pénible. Deux heures trente-neuf sur un bureaucrate qui ne s'excuse jamais, ça ne se consomme pas comme un thriller.
Les critiques l'ont beaucoup comparé à Monsieur Klein de Losey, ce qui n'est pas rien, et des historiens ont salué la justesse de sa reconstitution des rouages internes de l'administration de Vichy — les commissions, les notes de service, les nominations. Le film a été tourné à Vichy, Limoges, Bordeaux et Bruxelles. Sandrine Blancke complète le casting principal.
Le pari de la musique à contretemps
Là où le film divise franchement, c'est sa bande-son. Marre y glisse des morceaux ouvertement anachroniques — Alphaville, Opus. Du synthé des années 80 sur des images de 1941.
Dans les notes de production, le réalisateur assume : le sentiment d'être au présent passe parfois mieux par ce genre de contraste, et selon lui, être « trop exact » rend parfois « moins vrai », ou moins proche de la sensation et de l'expérience vécue.
On peut trouver ça génial ou gadget. Ce que ça produit, mécaniquement, c'est l'interdiction de regarder le film comme une pièce de musée. Pas de patine sépia rassurante, pas de distance de sécurité. Le procédé a un précédent célèbre — Sofia Coppola et ses tubes new wave dans Marie-Antoinette — mais appliqué à la collaboration, il devient nettement plus inconfortable.
Arlaud, le rôle et la position
Swann Arlaud dit n'avoir pas abordé Henri Marre par l'analyse, mais comme une énigme à résoudre de l'intérieur. Le tournage avec Marre a reposé sur beaucoup d'improvisation, ancrée dans un réalisme de facture documentaire : trouver les mobiles du personnage en le jouant, plutôt qu'en les théorisant avant.
L'acteur est aussi devenu, ces derniers mois, un nom qui revient dans l'actualité pour autre chose que ses rôles. Il a signé la pétition contre Vincent Bolloré, puis publié un texte dans L'Humanité pour préciser ce qu'il visait : les monopoles médiatiques. Interrogé sur le coût professionnel de cette prise de position, il a fait le lien avec le sujet même du film — la complicité, le contrôle des institutions, ce qu'on accepte de ne pas voir.
Sa formule la plus nette : « Dire que le cinéma est apolitique, c'est déjà une position politique. » Il refuse pour autant l'étiquette de faiseur de films militants, expliquant choisir ses projets sur des critères artistiques et personnels, pas sur un message.
Le 7 octobre, on l'a vu à une manifestation lycéenne à Paris, où il a envoyé promener un journaliste venu lui tendre un micro. La séquence a circulé. Elle a sans doute autant contribué à la visibilité du film que les bandes-annonces.
Pourquoi ça cogne en 2026
Le film ne contient aucun parallèle explicite avec le présent. Pas de clin d'œil, pas de réplique à double fond. Et c'est précisément pour ça qu'il fonctionne comme un miroir.
Ce que Marre filme, c'est un mécanisme psychologique banal, documenté depuis longtemps par la recherche sur l'obéissance et le désengagement moral : personne ne se raconte qu'il collabore. On se raconte qu'on gère une situation dégradée, qu'on limite les dégâts, qu'on est le moins mauvais occupant du poste. Le vocabulaire technique — rendement, organisation, efficacité — fait une partie du travail, parce qu'il permet de parler de ce qu'on fait sans jamais nommer ce que ça produit.
Henri Marre ne hait pas particulièrement. Il optimise. Il remplit des formulaires de réquisition. Il trouve des véhicules. C'est cette platitude administrative, plus qu'aucune scène de violence, qui reste en travers de la gorge à la sortie de la salle — et qui explique qu'un film de deux heures quarante sur un gestionnaire de 1941 soit devenu le sujet de conversation du week-end.
Si vous y allez
Quelques repères avant de prendre une place :
- 2 h 39, rythme lent, aucune musique de film au sens classique du terme. Prévoyez d'être disponible.
- Ce n'est pas un film de procès. Vous n'aurez pas la satisfaction morale d'une condamnation finale. Le personnage fuit, point.
- Le détail administratif est le vrai sujet. Si vous aimez voir comment une institution fabrique ses propres justifications, c'est là que le film est le plus fort.
- Allez-y en sachant de quoi il parle. Les 3,7 des spectateurs viennent en bonne partie de gens qui s'attendaient à un drame de guerre et sont tombés sur un film sur le travail.
Et si la question de savoir comment un homme écrit noir sur blanc ses théories de redressement national pendant qu'un pays s'effondre vous tient éveillé, sachez que c'est bien par un livre que tout a commencé dans cette histoire. Le vrai Henri Marre a cherché un éditeur avant de chercher un poste.