OpenEvidence vaut 15 milliards et se met à fabriquer des médicaments
Le moteur de recherche médical utilisé par 40 % des médecins américains lève 250 millions, double sa valorisation en neuf mois — et annonce discrètement qu'il passe au développement de traitements anticancéreux.
Il y a des levées de fonds qui racontent une entreprise, et d'autres qui racontent un marché. Celle d'OpenEvidence, révélée le 25 septembre 2026, fait les deux. 250 millions de dollars encaissés sur une valorisation de 15 milliards, contre 12 milliards en janvier : la société a doublé sa valeur deux fois en neuf mois. Et pendant que les investisseurs signaient, son fondateur expliquait tranquillement à Forbes qu'il allait se mettre à développer des médicaments contre le cancer.
Un moteur de recherche que les médecins utilisent vraiment
On parle beaucoup d'IA médicale, rarement d'adoption réelle. OpenEvidence est l'exception qui rend les chiffres intéressants. Fondée en 2022 à Miami par Daniel Nadler — ancien de Kensho, doctorat à Harvard — et Zachary Ziegler, la plateforme répond aux questions cliniques en s'appuyant sur la littérature revue par les pairs.
Les ordres de grandeur, fin 2025 puis mi-2026 :
- environ 760 000 médecins américains inscrits ;
- près de 18 millions de consultations cliniques par mois sur la plateforme ;
- une pénétration estimée autour de 40 % des médecins exerçant aux États-Unis.
Ce dernier chiffre est le plus parlant. Aucun logiciel d'aide à la décision n'avait atteint ce niveau de diffusion spontanée chez les praticiens américains. Pas les bases de données historiques, pas les référentiels hospitaliers. Un outil né en 2022.
Le modèle économique : gratuit pour le médecin, payé par la pub
OpenEvidence ne facture rien aux médecins vérifiés. Le revenu vient de la publicité — essentiellement pharmaceutique, affichée à côté des réponses cliniques.
La trajectoire financière suit :
- 150 millions de dollars de revenus annualisés fin 2025 ;
- 300 millions en juillet 2026 ;
- environ 700 millions levés au total avant ce tour (Series A à D : 75, 210, 200 puis 250 millions).
Le nouveau tour est mené par Byers Capital et Andreessen Horowitz. Andreessen était déjà au capital ; le fonds remet au pot sur une valorisation 25 % supérieure à celle de janvier, ce qui dit assez ce qu'il pense de la courbe de revenus.
Ce modèle publicitaire est aussi le point le plus contesté de l'entreprise. Faire cohabiter une réponse clinique générée par un modèle de langage et un encart payé par un laboratoire qui commercialise l'une des molécules potentiellement citées, cela pose une question de conflit d'intérêts que la presse médicale américaine soulève régulièrement. OpenEvidence répond en cloisonnant : la publicité ne modifierait pas le contenu de la réponse. C'est plausible, mais c'est à peu près exactement ce que disaient les moteurs de recherche grand public avant que la frontière ne devienne poreuse.
Ce qui rend la plateforme crédible : les contrats de contenu
La différence entre OpenEvidence et un assistant généraliste auquel on demande un diagnostic tient à ses accords de licence. La société a signé avec :
- le New England Journal of Medicine ;
- les revues du groupe JAMA ;
- l'American Medical Association ;
- le National Comprehensive Cancer Network (référentiels oncologiques) ;
- l'American Academy of Family Physicians.
Cela signifie que les réponses s'appuient sur du texte intégral sous licence, pas sur des résumés glanés en accès libre. Pour un praticien, l'écart est considérable : c'est la différence entre citer une conclusion d'abstract et pouvoir vérifier la méthodologie.
En mai 2026, la plateforme a ajouté un mode vocal, et Cedars-Sinai l'a intégrée à son dossier patient informatisé. Là aussi, le signal compte : une intégration dans un DPI hospitalier suppose un passage par les services juridiques et conformité d'un grand centre académique.
Le virage que personne n'attendait : l'oncologie
C'est l'annonce la plus étrange de la semaine. Daniel Nadler a indiqué que l'entreprise allait développer ses propres thérapies anticancéreuses. Un premier candidat médicament doit entrer en essai clinique avant la fin de l'année 2026, suivi de trois à cinq autres l'année suivante, avec une priorité aux cancers rares.
La logique est compréhensible. Quand vous voyez passer 18 millions de questions cliniques par mois, vous observez en temps réel où la médecine bute : quelles pathologies n'ont pas de protocole satisfaisant, quels patients sortent des référentiels, quelles impasses thérapeutiques reviennent. C'est un capteur d'une richesse inédite sur les besoins non couverts. Les cancers rares, mal dotés en essais parce que les cohortes sont petites, sont typiquement là où un tel capteur a de la valeur.
La logique est compréhensible, mais le saut reste vertigineux. Passer d'un moteur de recherche financé par la publicité à une biotech, c'est changer de métier, d'horizon temporel et de structure de coûts. Un programme d'oncologie coûte des centaines de millions et échoue neuf fois sur dix. Les revenus publicitaires d'aujourd'hui ne financent pas une phase III.
Les zones d'ombre
Plusieurs points restent flous, et ils sont importants.
La sortie. Selon les sources citées par Axios, les fondateurs reçoivent des marques d'intérêt pour un rachat et ne seraient pas fermés à une vente plutôt qu'à une introduction en bourse. Pour une entreprise valorisée 15 milliards qui vient d'annoncer un programme pharmaceutique à horizon pluriannuel, l'hypothèse d'une revente rapide envoie un message contradictoire.
La dépendance publicitaire. 300 millions de revenus annualisés pour 15 milliards de valorisation, cela fait un multiple de 50. Il faut donc croire à une accélération très forte — ou à un basculement vers un autre modèle.
La responsabilité clinique. Aucune plateforme de ce type n'a encore été mise à l'épreuve d'un contentieux médical majeur aux États-Unis. Le jour où une erreur de réponse sera invoquée dans un dossier, l'architecture juridique de tout le secteur bougera.
Et en France ?
Rien d'équivalent, et pour des raisons structurelles : le modèle publicitaire pharmaceutique à destination des prescripteurs est strictement encadré, le marché est dix fois plus petit, et les contrats de licence avec les grandes revues coûtent le même prix. Les outils français d'aide à la décision avancent par un autre chemin — l'intégration aux logiciels métier et la facturation à l'usage.
Ce que la levée d'OpenEvidence montre surtout, c'est que le point d'entrée de l'IA dans la médecine n'est pas le diagnostic autonome dont on parlait il y a trois ans. C'est la recherche documentaire. Un médecin qui gagne quatre minutes sur une question de posologie ne délègue pas sa décision : il se documente plus vite. C'est moins spectaculaire, et beaucoup plus adopté.