Reservoir attaque Suno et Anthropic : 340 millions réclamés
Deux plaintes déposées le même jour en Californie, 1 903 œuvres en jeu, et une pièce maîtresse : du code source fuité qui détaille le pillage.
L'affaire Reservoir contre Suno et Anthropic a tout pour devenir le dossier le plus embarrassant de l'année pour l'IA générative musicale. Non pas à cause des montants — 340 millions de dollars, l'industrie a vu pire — mais à cause de ce que contiennent les plaintes : des compteurs. Des chiffres précis, extraits de code source, sur le nombre exact de pages aspirées.
Deux plaintes, un seul jour, un seul tribunal
Le 21 octobre 2026, Reservoir Media Management a déposé deux actions distinctes devant le tribunal fédéral du district nord de Californie. L'une contre Suno, la start-up de génération musicale. L'autre contre Anthropic, l'éditeur de Claude. La première porte le numéro de dossier 3:26-cv-12305.
Reservoir n'est pas une major, mais ce n'est pas un acteur marginal : l'éditeur contrôle un catalogue qui va du jazz au rock en passant par la pop des années 1980. Les œuvres citées dans la plainte donnent le ton — Papa Don't Preach de Madonna, Ring of Fire de Johnny Cash, Both Sides Now de Joni Mitchell.
La répartition du catalogue visé en dit long sur sa densité. Sur les 1 050 compositions listées contre Suno :
- Joni Mitchell est créditée sur 149 titres ;
- Billy Strayhorn sur 93 ;
- Ben Harper sur 84 ;
- Sonny Rollins sur 83 ;
- Joe Walsh sur 53 ;
- Mac Davis sur 50.
Contre Anthropic, le périmètre est différent : 853 œuvres, mais côté paroles. Pas de génération audio ici, du texte.
Les montants, décomposés
Les « 340 millions » agrégés par la presse spécialisée sont un plafond théorique, obtenu en additionnant les maxima légaux. Le détail compte, parce qu'il révèle la stratégie juridique.
Contre Suno :
- 157,5 millions de dollars de dommages statutaires pour contrefaçon, soit 150 000 dollars par œuvre — le tarif réservé aux violations jugées délibérées ;
- 2,625 millions pour contournement de mesures techniques de protection (DMCA §1201), à 2 500 dollars par violation ;
- 26,25 millions pour suppression des informations de gestion des droits (DMCA §1202), à 25 000 dollars par violation ;
- plafond cumulé : environ 186,4 millions.
Contre Anthropic, la même architecture en trois chefs aboutit à un maximum d'environ 151,4 millions. Les deux plaintes réclament aussi la destruction des copies non autorisées — une demande beaucoup plus menaçante qu'un chèque, puisqu'elle viserait les jeux d'entraînement eux-mêmes.
Le code source fuité, pièce centrale contre Suno
C'est là que le dossier sort de l'ordinaire. Reservoir ne se contente pas de supposer que ses titres ont servi à l'entraînement : la plainte décrit un dispositif d'aspiration industriel.
Selon le document, Suno aurait utilisé les services de proxy de Bright Data pour contourner les protections de plateformes payantes — Spotify, Apple Music, YouTube Music — et récupéré l'audio via l'outil yt-dlp. Et du code source fuité contiendrait les compteurs : 2 057 486 fiches d'artistes extraites de YouTube Music, 6 980 653 pages de chansons traitées depuis Genius.
L'accusation de retrait des crédits d'auteur découle de là. Quand on aspire un fichier audio par un canal détourné, les métadonnées — qui a écrit, qui a composé, qui édite — disparaissent. Cette disparition n'est pas un détail technique : c'est précisément ce que le §1202 du DMCA interdit.
L'autre levier est l'intention. Reservoir s'appuie sur des déclarations publiques du PDG de Suno, Mikey Shulman, pour soutenir que le produit a été conçu pour se substituer aux artistes plutôt que pour les outiller. En droit d'auteur américain, la frontière entre contrefaçon simple et contrefaçon délibérée se joue souvent sur ce genre de citation — et elle multiplie la facture par un facteur considérable.
Contre Anthropic, l'argument du « je ne peux pas » démenti par les faits
Le volet Anthropic repose sur une mécanique différente. Reservoir soutient que les paroles ont été absorbées via des jeux de données publics bien connus : Common Crawl, Books3, The Pile. Ces corpus, utilisés par la plupart des grands modèles de langage, contiennent massivement du contenu issu de sites de paroles sous licence.
L'argument le plus retors est ailleurs. La plainte souligne que Claude, tout en affirmant ne pas pouvoir reproduire des paroles protégées, s'avère capable de les réécrire, de les transformer, d'en produire des variantes — ce qui suppose de les connaître. Le refus de restitution devient alors un aveu indirect de mémorisation.
Anthropic connaît déjà ce terrain. L'entreprise a réglé un contentieux de 1,5 milliard de dollars avec des auteurs de livres. Ce précédent pèse lourd : il a fixé un ordre de grandeur et prouvé qu'un accord était possible.
L'avocat et le contexte : pourquoi ces plaintes arrivent maintenant
Les deux dossiers sont portés par Richard Busch, du cabinet Adams & Reese — le juriste qui avait obtenu la condamnation dans l'affaire Blurred Lines pour les héritiers de Marvin Gaye. Il représente aussi Round Hill Music et Gerencia 360 dans des actions similaires. Une série, donc, pas un coup isolé.
Le calendrier n'est pas innocent. Suno a signé des accords de licence : avec Warner Music Group en novembre 2025, BMG en août 2026, Believe en septembre 2026. Reservoir en tire une conclusion redoutable — si un marché de l'entraînement sous licence existe, alors l'argument du « c'était impossible à négocier » s'effondre, et avec lui une bonne partie de la défense en fair use. Payer après coup prouve qu'on aurait pu payer avant.
Les deux entreprises ont fait savoir qu'elles contesteraient les accusations. Aucune n'a commenté le fond.
Ce qui se joue vraiment
L'enjeu dépasse Reservoir. Trois questions vont être tranchées, et elles structureront la suite pour tout le secteur.
- Le contournement est-il aggravant ? Entraîner un modèle sur des données publiques est une chose. Passer par des proxys pour franchir un paywall en est une autre. Si les juges retiennent le §1201, la manière d'acquérir les données devient aussi importante que l'usage qui en est fait.
- La suppression des crédits ouvre-t-elle une brèche ? Le §1202 est encore peu exploité contre l'IA. Appliqué à l'échelle de millions de fichiers, il produit des montants vertigineux à 25 000 dollars l'unité.
- Un modèle peut-il être condamné à oublier ? La demande de destruction des copies est l'arme la plus lourde du dossier. Personne ne sait vraiment comment on désapprend un corpus musical d'un réseau de neurones déjà entraîné.
Pour les auteurs, l'issue concrète sera financière avant d'être symbolique. Pour les développeurs, elle fixera le coût d'entrée du marché : soit la licence préalable devient la norme, soit le scraping reste une dette que l'on régularise une fois le produit lancé.