Solitude des jeunes : 40 % des 18-24 ans en isolement chronique
Trois enquêtes convergent vers le même paradoxe : la vie sociale paraît normale, et la solitude bat des records chez les plus jeunes.
On s'est raconté pendant des décennies que la solitude était un problème de personnes âgées. Les données disponibles disent l'inverse, et de façon assez brutale : sur la solitude des jeunes, les 18-24 ans affichent un taux d'isolement chronique environ six fois supérieur à celui des plus de 65 ans. Trois enquêtes différentes pointent dans la même direction.
Le chiffre qui renverse l'intuition
Le baromètre Ifop réalisé avec l'association Astrée — 1 504 personnes de 18 ans et plus, questionnaire auto-administré en ligne du 6 au 12 décembre 2024 — mesure ce qu'il appelle la solitude chronique. Les résultats par tranche d'âge :
- 18-24 ans : 40 %
- 65 ans et plus : 7 %
Six fois moins chez les seniors. Autres populations surexposées dans la même enquête : les personnes LGBT (33 %), les ménages à faibles revenus (31 %), et — donnée qui mérite d'être lue deux fois — les télétravailleurs fréquents (28 %).
Le paradoxe que relève l'institut est le cœur du sujet : la vie sociale apparaît normalisée, les sorties sont revenues, et la solitude chronique reste au-dessus de son niveau d'avant pandémie — 17 % contre 13 % en 2018. Le déconfinement a rendu les terrasses, pas les liens.
Une seule bonne nouvelle dans ces chiffres : la parole se libère. La proportion de personnes qui disent exprimer leur solitude est passée de 25 % en 2018 à 31 % en 2024, portée par les jeunes générations, plus à l'aise pour parler santé mentale.
Ce que dit la Fondation de France
L'étude Solitudes de la Fondation de France, publiée le 20 janvier 2026 à l'approche de la Journée mondiale des solitudes, apporte le cadrage général. Méthode : plus de 3 000 répondants interrogés en juillet 2025, complétés par un volet ethnographique en milieux rural, urbain et périurbain.
Les deux chiffres de tête :
- 32 % des Français se trouvent en situation d'isolement relationnel ;
- 24 % se sentent seuls.
Il faut distinguer les deux, et c'est tout l'intérêt de cette enquête. L'isolement relationnel est objectif : peu ou pas de contacts réguliers avec les cinq réseaux de sociabilité (famille, amis, voisins, collègues, associations). Le sentiment de solitude est subjectif. On peut être très entouré et se sentir seul ; on peut vivre isolé sans en souffrir.
Et la géographie sépare proprement les deux phénomènes :
- l'isolement est rural : 14 % des habitants des communes rurales sont isolés, contre 9 % dans l'agglomération parisienne et les grandes villes. Trois ans plus tôt, le chiffre rural était à 11 % ;
- le sentiment de solitude est urbain : 28 % dans les villes de plus de 100 000 habitants, contre 21 % en zone rurale.
Des gens seuls au milieu de la foule, des gens entourés mais loin de tout. La dualité est nette.
La fracture économique, elle, est sans surprise mais sans ambiguïté : 16 % d'isolés chez les personnes à revenus modestes, soit trois fois plus que chez les plus aisés. Chez les chômeurs, 20 % d'isolés et 45 % qui se sentent seuls. Chez les personnes en santé fragile, 30 % d'isolés. La solitude n'est pas un état d'âme réparti au hasard, c'est un marqueur social.
Dernier détail savoureux : en 2025, les trois principales sources de liens déclarées sont les amis (58 %), les voisins (54 %) et la famille (52 %). Les voisins devant la famille. Et un écart Nord-Sud sur les contacts familiaux réguliers : 61 % dans le nord de la France, 48 % en zone méditerranéenne.
Le portrait des 18-30 ans
Une troisième enquête, menée par Ipsos en avril 2026 auprès de 2 000 jeunes Français de 18 à 30 ans, descend dans le détail du mécanisme. Avec une précaution importante que nous posons d'entrée : elle a été commandée par Hinge, application de rencontres, pour accompagner le lancement d'un programme de financement d'initiatives locales. Un commanditaire qui a intérêt à démontrer que les jeunes manquent de liens. À lire avec cette lunette.
Les résultats, cela dit, sont cohérents avec les deux autres sources :
- 62 % disent ressentir de la solitude ; 24 % en souffrent « souvent », et 28 % à Paris ;
- 34 % jugent leurs relations sociales insatisfaisantes… alors que 91 % ont vu des amis en face-à-face récemment ;
- 29 % n'osent pas appeler un ami quand ils se sentent seuls ;
- 55 % estiment qu'il devient difficile de rencontrer de nouvelles personnes hors ligne ;
- 65 % veulent créer de nouveaux liens, mais 50 % ressentent une anxiété modérée à élevée au moment de faire le premier pas, avec la peur du rejet en tête (30 %) ;
- 59 % ont réduit leurs sorties à cause de l'inflation ; 48 % disent manquer de lieux accessibles près de chez eux.
Le couple 91 % / 34 % est le plus intéressant du lot. Ces jeunes voient du monde. Ce qu'ils décrivent, ce n'est pas l'absence de contacts, c'est l'insuffisance de ce que ces contacts produisent. Un verre tous les quinze jours ne fait pas un filet de sécurité.
Pourquoi ce n'est pas qu'un sujet de confort
L'Ifop donne les deux chiffres qui obligent à traiter le sujet comme une question de santé publique : 76 % des personnes en isolement chronique se déclarent malheureuses, contre 34 % de l'ensemble des Français. Et 65 % des isolés chroniques déclarent avoir déjà pensé à mettre fin à leurs jours, contre 32 % en population générale.
On parle d'un facteur deux sur les idées suicidaires. Ce n'est plus de la sociologie des loisirs.
Les limites de ces chiffres
Trois réserves honnêtes.
Les définitions varient. « Isolement relationnel », « solitude chronique », « ressentir de la solitude » ne mesurent pas la même chose, et c'est pour cela que les pourcentages ne se superposent pas. Comparer 32 % et 62 % sans préciser l'instrument n'a aucun sens.
Les questionnaires en ligne auto-administrés ont un biais connu : ils capturent mal les personnes les plus isolées, celles qui ne sont pas dans les panels, pas connectées, pas disponibles. La réalité est donc probablement un peu plus sombre que les chiffres, pas plus rose.
Enfin, l'effet de libération de la parole brouille les séries. Une partie de la hausse mesurée depuis 2016 peut refléter une meilleure déclaration plutôt qu'une dégradation réelle. Les deux coexistent, et personne ne sait dans quelles proportions.
Ce qui marche, d'après le terrain
Le volet ethnographique de la Fondation de France et le détail de l'enquête Ipsos convergent sur un point peu glamour : ce qui recrée du lien, c'est l'infrastructure. Des lieux ouverts, gratuits ou peu chers, à distance de marche. 48 % des jeunes interrogés disent précisément qu'ils en manquent, et 59 % qu'ils sortent moins par contrainte budgétaire.
Le reste est une affaire de premier pas. La moitié des jeunes interrogés déclarent une anxiété au moment d'engager le contact — c'est le vrai goulot d'étranglement. Un seuil bas, une activité partagée, un cadre où parler n'engage à rien : c'est banal, et c'est ce qui fonctionne. Les fermetures de cafés en zone rurale et la disparition des lieux de sociabilité peu coûteux en ville ne sont pas un sujet de nostalgie. Ce sont des variables de santé mentale.
Sources
- Ifop / Association Astrée — Baromètre sur la solitude, vague 5
- Fondation de France — Étude Solitudes : un Français sur quatre se sent seul
- Influencia — 62 % des jeunes Français éprouvent de la solitude (Ipsos pour Hinge)
- Breizh-info — Les jeunes urbains se sentent deux fois plus seuls que les sexagénaires