Vitamine C et cancer du sang : 11 décès contre 24 dans l'essai EVITA
Un essai danois et américain rate son objectif principal, puis sort un résultat de survie que personne n'attendait. Avec un énorme astérisque.
Linus Pauling a passé la fin de sa vie à défendre la vitamine C contre le cancer, et la médecine académique l'a rangé au rayon des grands scientifiques devenus pénibles. Quarante ans plus tard, un essai randomisé publié dans la revue CANCER le 21 septembre 2026 vient rouvrir le dossier — pas comme ses partisans l'espéraient, pas comme ses détracteurs le croyaient. L'essai EVITA a manqué son objectif principal. Et dans une analyse exploratoire, il a compté deux fois moins de morts dans le groupe vitamine C cancer du sang que dans le groupe placebo.
Ce genre de résultat, en oncologie, s'appelle un cadeau empoisonné.
Ce qu'EVITA a testé exactement
L'essai a été mené par l'Epigenetics Dream Team du Van Andel Institute et de Stand Up To Cancer, sous la direction de Kirsten Grønbæk (université de Copenhague), avec Peter A. Jones (Van Andel Institute) comme co-auteur correspondant et Stine Ulrik Mikkelsen en première autrice. Casey O'Connell, de l'University of Southern California, signe également.
Le protocole :
- 109 participants recrutés au Danemark et aux États-Unis ;
- des patients porteurs d'une CCUS (cytopénie clonale de signification indéterminée) ou d'un syndrome myélodysplasique de faible risque — autrement dit des gens dont la moelle osseuse fabrique déjà des cellules anormales, sans qu'on soit encore dans le cancer déclaré ;
- 1 000 mg de vitamine C par voie orale, chaque jour, pendant un an ;
- essai randomisé, en double aveugle, contre placebo ;
- suivi d'environ trois ans.
L'objectif principal : ralentir la progression du clone anormal. Sur ce point, échec net. Entre vitamine C et placebo, la croissance des cellules anormales n'a pas différé significativement.
Le chiffre qui a surpris les auteurs
En analysant le suivi, l'équipe a compté les décès. 24 dans le groupe placebo. 11 dans le groupe vitamine C.
Sur 109 personnes, ce n'est pas une rumeur statistique anecdotique : c'est plus de la moitié des décès en moins. Les auteurs parlent d'une survie globale significativement meilleure. Ils notent aussi moins d'événements indésirables chez les patients supplémentés, pendant l'étude et pendant le suivi.
Puis ils freinent des quatre fers, et ils ont raison.
Pourquoi il ne faut pas courir à la pharmacie
Trois réserves, et elles sont lourdes :
- La survie n'était pas le critère principal. Quand on regarde une douzaine de paramètres secondaires après coup, la probabilité qu'au moins un ressorte comme significatif par hasard augmente mécaniquement. C'est le b.a.-ba de la statistique médicale, et c'est précisément pour ça que les auteurs qualifient le résultat d'exploratoire.
- L'effectif est petit. 109 patients, c'est correct pour une phase 2, c'est insuffisant pour trancher une question de mortalité. Treize décès d'écart, dans une cohorte de cette taille, peuvent basculer avec quelques événements de plus ou de moins.
- Le mécanisme attendu n'a pas été observé. Si la vitamine C sauvait des vies en freinant le clone, on devrait voir le clone freiner. Il n'a pas freiné. L'effet sur la survie, s'il est réel, passe donc par autre chose — et ce quelque chose n'est pas identifié.
TET2, l'enzyme qui a relancé l'hypothèse
L'intérêt pour la vitamine C en hématologie ne vient pas de la mode des compléments alimentaires. Il vient de l'épigénétique.
L'enzyme TET2 est une gomme moléculaire : elle retire des groupements méthyle de l'ADN, ce qui participe à décider quels gènes sont allumés ou éteints. Quand TET2 fonctionne mal, des gènes suppresseurs de tumeur restent éteints, et des cellules myéloïdes se mettent à proliférer. Les mutations de TET2 sont parmi les plus fréquentes dans les troubles myéloïdes et dans l'hématopoïèse clonale liée à l'âge.
Or TET2 a besoin de vitamine C pour travailler : c'est un cofacteur indispensable de la réaction. D'où le raisonnement, propre et séduisant : si beaucoup de patients à risque sont carencés, et si TET2 tourne au ralenti faute de cofacteur, alors recharger le réservoir pourrait restaurer une partie de la fonction suppressive.
EVITA a testé cette idée. L'idée n'a pas été confirmée sur la cible attendue. Ce qui ne veut pas dire que la biologie est fausse — peut-être que la dose orale ne permet pas d'atteindre des concentrations suffisantes dans la moelle, peut-être que l'effet exige une sélection sur le statut mutationnel TET2 plutôt que sur le diagnostic clinique.
Ce que vaut une CCUS, et pourquoi ces patients comptent
La CCUS est une zone grise que la médecine a appris à nommer récemment. Le patient a une baisse d'une lignée sanguine — globules rouges, blancs ou plaquettes — et un clone mutant détectable, mais pas assez d'anomalies pour poser le diagnostic de syndrome myélodysplasique.
Ces gens sont souvent suivis sans traitement, parce qu'il n'y a rien à leur proposer qui ne soit pas plus risqué que la surveillance. Une majorité ne basculera jamais vers une leucémie aiguë. Une minorité, si. Et on ne sait pas très bien distinguer les deux à l'avance.
D'où l'enjeu d'EVITA : une intervention à 1 000 mg par jour, bon marché, disponible partout, à la toxicité quasi nulle aux doses testées, serait exactement le type d'outil qui manque dans cette zone grise. Même un bénéfice modeste changerait la pratique.
La suite, et ce qu'il faudrait pour conclure
Le signal de survie justifie un essai de phase 3 dimensionné pour ça : plusieurs centaines de patients, la mortalité comme critère principal annoncé à l'avance, et une stratification sur le statut TET2 et sur la vitaminémie de départ. Sans ça, on tournera en rond.
Un détail clinique mérite d'être retenu par les soignants dès maintenant : le dosage de la vitamine C chez les patients hématologiques âgés n'est pas un réflexe courant, alors que la carence est fréquente après 70 ans, chez les fumeurs et chez les personnes dénutries. Corriger une carence documentée n'a jamais eu besoin d'un essai de phase 3.
Pour le reste — se supplémenter en préventif parce qu'un essai danois a compté treize décès de moins — c'est précisément le raccourci que l'histoire de Pauling devrait dissuader de prendre.