Hépatite B : 70 000 Français porteurs et personne ne leur a dit
Le dernier bulletin de Santé publique France chiffre l'angle mort : la moitié des porteurs du virus l'ignorent, et le virus delta passe presque toujours sous le radar.
Il y a des maladies qui crient et d'autres qui attendent. L'hépatite B appartient à la seconde catégorie : pas de douleur, pas de fièvre, pas de signal, et vingt ans plus tard une cirrhose ou un cancer du foie. Le bulletin épidémiologique hebdomadaire publié par Santé publique France le 29 septembre 2026 met un chiffre sur ce silence : environ 140 000 personnes portent le virus en France, et près de la moitié — autour de 70 000 — ne le savent pas. Le dépistage de l'hépatite B reste, en 2026, le maillon faible d'une stratégie qui vise pourtant l'élimination en 2030.
Ce que dit le bulletin de Santé publique France
L'agence a publié une série de travaux consacrés à la prévention et à la prise en charge des hépatites B et D. Le constat tient en une phrase : les objectifs d'élimination fixés par l'OMS pour 2030 ne seront pas atteints au rythme actuel du dépistage.
Le chiffre de 140 000 adultes vivant avec une hépatite B chronique en France métropolitaine repose sur les données de prévalence les plus solides disponibles (enquête de 2016). Ce socle est ancien, et c'est en soi une information : on pilote une politique d'élimination avec une photographie qui a dix ans. Plus de la moitié de ces personnes n'avaient pas de diagnostic.
À l'échelle mondiale, l'ordre de grandeur donne le vertige : 254 millions de porteurs du virus de l'hépatite B.
Le virus delta, le passager clandestin
Là où le dossier devient vraiment inquiétant, c'est sur l'hépatite D. Le virus delta ne peut pas vivre seul : il a besoin de l'enveloppe du virus B pour se répliquer. Une surinfection delta chez un porteur du B, c'est la forme la plus agressive d'hépatite virale connue — évolution plus rapide vers la fibrose, la cirrhose, le carcinome hépatocellulaire.
Les données compilées par l'agence :
- séroprévalence estimée du virus D chez les patients infectés par le virus B : 3,5 à 6,3 % ;
- en 2022, seulement 26 % des patients suivis pour une hépatite B chronique ont eu une recherche d'anticorps anti-VHD dans l'année, alors que ce dépistage est recommandé de façon systématique ;
- 41,6 % des infections par le virus delta sont diagnostiquées au stade avancé de cirrhose.
Trois quarts des patients suivis pour une hépatite B chronique ne sont donc pas testés pour le virus qui aggrave le plus leur pronostic. Et quand on finit par le trouver, c'est quatre fois sur dix trop tard pour éviter les dégâts structurels du foie.
Le dépistage réflexe : une idée simple, pas encore généralisée
La solution poussée par Santé publique France n'a rien de révolutionnaire, et c'est justement ce qui est frustrant. Elle s'appelle le dépistage réflexe : dès qu'un laboratoire trouve un antigène HBs positif — la signature de l'hépatite B — il lance automatiquement la recherche d'anticorps anti-VHD sur le même prélèvement. Pas de nouvelle ordonnance, pas de nouvelle prise de sang, pas de patient perdu entre deux rendez-vous.
Certains hôpitaux le pratiquent déjà. En ville, où se fait l'immense majorité des prélèvements, c'est encore l'exception. Chaque étape supplémentaire dans un parcours de soins est une fuite : il faut que le médecin pense à prescrire, que le patient revienne, que le résultat soit lu. Le dépistage réflexe supprime les trois.
Côté accès, le dispositif « Mon test IST », lancé en septembre 2024, permet de se faire dépister en laboratoire sans ordonnance pour plusieurs infections sexuellement transmissibles, hépatite B comprise. L'objectif affiché : réduire les inégalités territoriales et sortir le dépistage du seul circuit médical classique.
Vaccination : excellente chez les bébés, trouée chez les adultes exposés
Le vaccin contre l'hépatite B fonctionne, et la France en a la preuve statistique. Depuis l'obligation vaccinale de 2018, la couverture atteint 95 % chez les enfants de 2 ans. Une génération entière est protégée. Fin de l'histoire ? Non, parce que les personnes aujourd'hui les plus exposées sont nées avant.
Là, les chiffres se dégradent :
- 68 % des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes ont reçu au moins une dose ;
- 78 % des personnes initiant une PrEP contre le VIH ont un schéma vaccinal complet ;
- l'objectif national pour 2030 est de 80 % de couverture dans les populations particulièrement exposées : usagers de drogues, personnes ayant des partenaires multiples ou un partenaire infecté, personnes vivant avec le VIH, personnes ayant eu une IST récente.
Une précision qui échappe souvent, y compris à des soignants : le vaccin contre l'hépatite B protège de l'infection B, donc indirectement du delta — mais il ne protège pas une personne déjà infectée par le B contre une surinfection delta, et il n'a aucune valeur thérapeutique. Pour les 140 000 porteurs actuels, la seule porte d'entrée reste le dépistage.
Côté traitement, une molécule qui change la donne du delta
L'hépatite delta n'était longtemps traitée qu'avec de l'interféron pégylé, mal toléré et peu efficace. Le bulévirtide a modifié le paysage : administré en injection sous-cutanée quotidienne, il bloque l'entrée du virus dans les hépatocytes. Selon les situations, il peut être associé à l'interféron pégylé, et il impose un suivi spécialisé au long cours.
C'est un argument supplémentaire pour dépister : jusqu'à récemment, chercher le delta revenait à annoncer une mauvaise nouvelle sans proposer grand-chose. Ce n'est plus vrai.
Les zones d'ombre
Trois réserves honnêtes, qu'il serait malhonnête de passer sous silence.
Les données de prévalence sont vieilles. Piloter une élimination avec une enquête de 2016 relève de la navigation à l'estime. Les flux migratoires, les pratiques de prévention et l'accès aux soins ont bougé depuis.
Le 70 000 est une estimation, pas un comptage. Il s'agit d'une modélisation de la part non diagnostiquée, pas d'une liste de personnes identifiées. L'ordre de grandeur est robuste, la précision décimale n'existe pas.
Le dépistage réflexe suppose des laboratoires outillés. Automatiser une cascade d'analyses demande des protocoles, une facturation adaptée et une coordination entre biologistes et prescripteurs. Sans ligne de financement claire, la recommandation restera une recommandation.
Ce qu'il faut retenir
Si vous êtes né avant 2018 et que vous n'avez jamais été testé, la question n'est pas théorique : une sérologie B coûte peu, se fait sur une prise de sang, et dans certains cas sans ordonnance. Si vous suivez des patients porteurs chroniques du B, la statistique des 26 % vous concerne directement — trois patients sur quatre sortent du cabinet sans qu'on ait cherché le delta.
L'élimination en 2030, à ce stade, tient moins d'un objectif que d'une déclaration d'intention. Elle ne basculera pas grâce à un nouveau vaccin ni à une nouvelle molécule : les deux existent. Elle basculera, ou pas, selon le nombre de tubes de sang dans lesquels on pense à chercher.