Médicaments sans ordonnance : les pharmaciens veulent 33 molécules de plus
Rhinite allergique, mycoses, insomnie passagère, douleurs dentaires : les syndicats officinaux ont déposé une liste et chiffré l'économie à 377 millions d'euros. Les médecins freinent.
Vous avez une rhinite allergique qui vous gâche la vie depuis trois semaines. Vous savez exactement quel traitement vous soulage, vous l'avez déjà pris l'an dernier. Il vous faut quand même un rendez-vous chez un généraliste pour obtenir le papier. C'est précisément cette séquence que les pharmaciens veulent supprimer : ils demandent que 33 nouvelles molécules rejoignent la liste des médicaments sans ordonnance, et ils ont posé un chiffre sur la table — 377 millions d'euros par an pour l'Assurance maladie.
Qui demande quoi
La démarche n'est pas isolée. Elle réunit trois acteurs :
- NèreS, la fédération des entreprises du médicament et des produits de santé de premier recours ;
- la FSPF (Fédération des syndicats pharmaceutiques de France) ;
- l'USPO (Union des syndicats de pharmaciens d'officine).
Autrement dit, les deux syndicats majoritaires de l'officine et l'industrie qui fabrique ces produits marchent ensemble. Ils ont identifié 33 molécules qu'ils qualifient de « prioritaires », jugées compatibles avec une délivrance directe au comptoir.
Le terme technique de la manœuvre est un peu rugueux : délistage sans déremboursement. Traduction : le médicament sort de la liste des substances vénéneuses soumises à prescription obligatoire, mais il continue d'être pris en charge lorsqu'il est prescrit. Le patient gagne un accès direct ; celui qui a une ordonnance ne perd rien.
Quels maux sont concernés
La liste ne vise pas des traitements de fond ni des pathologies chroniques lourdes. Elle cible les motifs pour lesquels, dans les faits, les gens poussent déjà spontanément la porte de la pharmacie :
- affections dermatologiques courantes ;
- douleurs articulaires ;
- troubles digestifs ;
- mycoses ;
- rhinite allergique ;
- insomnie occasionnelle ;
- nausées ;
- douleurs dentaires.
L'argument des promoteurs tient en une phrase : ce sont des plaintes du quotidien, à l'issue prévisible, pour lesquelles la consultation médicale sert surtout à produire une ordonnance déjà écrite dans la tête du patient.
377 millions : d'où sort le chiffre
Le calcul avancé se décompose en deux blocs.
- 200 millions d'euros d'économies sur les consultations évitées.
- 177 millions d'euros sur les dépenses de médicaments, le passage hors prescription s'accompagnant mécaniquement d'un transfert de charge vers le patient sur les boîtes achetées sans ordonnance.
Total : 377 millions. Certaines communications arrondissent à « près de 400 millions », d'autres à « environ 370 millions » — l'ordre de grandeur reste le même. À l'échelle d'un budget de l'Assurance maladie qui se compte en centaines de milliards, ce n'est pas une révolution comptable. À l'échelle d'un débat parlementaire sur le financement de la Sécu, c'est un argument qui s'écoute.
Il faut lire ce second bloc les yeux ouverts : les 177 millions ne sont pas une dépense qui disparaît, c'est une dépense qui change de poche. Celle du patient.
L'argument européen
Les promoteurs du projet s'appuient sur une comparaison qui a du poids. NèreS a recensé 133 médicaments accessibles sans ordonnance dans huit pays européens. Parmi ces molécules, une cinquantaine sont commercialisées en France — mais y restent soumises à prescription obligatoire.
La même substance, la même dose, la même indication : libre d'accès à Berlin ou à Lisbonne, verrouillée à Lille. Difficile de défendre que la physiologie française soit à ce point particulière.
L'argument a toutefois une limite qu'il faut poser honnêtement : les systèmes de premier recours ne sont pas identiques. Là où le pharmacien dispose d'un espace de confidentialité, d'un temps d'entretien rémunéré et d'un accès au dossier du patient, la délivrance directe se joue dans de bien meilleures conditions qu'au milieu d'un comptoir bondé un samedi matin.
L'ANSM, le vrai goulot d'étranglement
Ce n'est ni le gouvernement ni les syndicats qui décident. C'est l'ANSM, l'agence du médicament, qui statue sur le statut de prescription de chaque substance.
Et son rythme raconte tout. En 2025, une seule molécule a été délistée : l'acide tranexamique, indiqué dans les règles abondantes. Une. Face à une demande portant sur 33 substances, l'écart de cadence est vertigineux.
Cette prudence n'est pas de la mauvaise volonté. Le délistage engage la responsabilité de l'agence sur des usages qu'elle ne maîtrise plus : automédication prolongée, interactions non détectées, symptôme banal masquant autre chose. Une mycose qui résiste peut être un diabète non diagnostiqué. Une insomnie « occasionnelle » qui dure six mois n'est plus occasionnelle.
Ce que répondent les médecins
La réaction du corps médical a été rapide et majoritairement froide. Le cœur de l'objection porte sur un point difficile à balayer : on ne diagnostique pas sans examiner.
Un entretien au comptoir repose sur ce que le patient décrit. Une consultation permet de palper, d'ausculter, de regarder une gorge, de prendre une tension, de relier un symptôme à un antécédent noté trois ans plus tôt. Les médecins font valoir que la logique symptôme-produit convient tant que le symptôme est ce qu'il paraît — et que le métier commence exactement quand il ne l'est pas.
En face, les pharmaciens ne proposent pas un libre-service. Leur dossier prévoit des critères de délivrance stricts, avec des règles explicites de réorientation vers le médecin : durée maximale d'automédication, signaux d'alerte listés, âges et situations exclus. Sur le papier, c'est solide. Dans une officine qui enchaîne les passages, ça demandera du temps de conseil — et donc, tôt ou tard, une discussion sur la rémunération de ce temps.
Ce que ça changerait concrètement
Si la mesure passait telle quelle :
- vous pourriez obtenir en direct un antifongique, un antihistaminique ou un traitement d'une douleur dentaire, sans rendez-vous ;
- vous le paieriez de votre poche dans ce cas, sauf à repasser par une ordonnance ;
- le pharmacien deviendrait formellement responsable d'un premier tri clinique, avec ce que cela implique en formation et en traçabilité ;
- du temps médical se libérerait — l'argument le plus fort du dossier, dans un pays où obtenir un créneau chez un généraliste relève parfois du sport de combat.
Et maintenant
Le calendrier est suspendu à deux choses : l'instruction des dossiers par l'ANSM, molécule par molécule, et la fenêtre politique du financement de la Sécurité sociale, où toute économie chiffrée trouve preneur.
Le sondage relayé fin septembre sur l'opportunité d'élargir la liste montre que le sujet a quitté les couloirs syndicaux pour atteindre le grand public. C'est souvent là que ces dossiers basculent — ou s'enlisent.
Un conseil pratique en attendant : si un traitement que vous prenez « comme d'habitude » ne vous soulage plus dans les délais attendus, ce n'est pas un problème de dosage. C'est un motif de consultation.