Mortalité infantile France : le rapport Igas publié six mois trop tard
306 pages remises en janvier, sorties le 4 août. La France est passée du 3e au 23e rang européen, et le texte démonte au passage une explication commode.
Un rapport de 306 pages remis au gouvernement en janvier 2026, publié le 4 août, en plein cœur des vacances. Il aura fallu que Le Canard enchaîné le sorte de l'ombre le 5 août pour que la question de la mortalité infantile France redevienne un sujet. Le calendrier de publication en dit long sur l'inconfort du dossier.
Son titre : « Organisation de la périnatalité dans les territoires : affirmer une logique de santé publique ». Ses auteurs : les inspecteurs Aquilino Morelle, ancien conseiller de François Hollande, Alexandre Pascal et Marie-Odile Saillard.
Une dégringolade européenne en vingt-cinq ans
À la fin des années 1990, la France occupait le 3e rang européen pour la mortalité infantile. Elle figurait parmi les meilleurs systèmes périnataux du continent, et l'on s'en vantait volontiers.
Depuis 2022, elle occupe le 23e rang.
Le taux français s'établit à un peu plus de 4 pour 1 000 naissances vivantes en 2024 selon l'Insee — 4,0 ou 4,1 ‰ selon les sources et les modes de calcul. La moyenne de l'Union européenne se situe autour de 3,3 ‰. L'Italie et le Portugal tournent autour de 2,5 ‰.
Ce décrochage n'est pas une histoire de décimales. C'est ce que les auteurs traduisent en vies humaines.
Les chiffres qui font mal
Le rapport procède à un exercice simple et brutal : appliquer à la France les taux observés ailleurs, et compter la différence.
- Au taux moyen de l'Union européenne (3,3 ‰), 529 décès d'enfants auraient été évités en 2024.
- Au taux italien ou portugais (2,5 ‰), le nombre de décès évitables monte à 1 057.
- Outre-mer, la mortalité infantile est environ deux fois supérieure à celle de l'Hexagone.
- L'Île-de-France ressort comme une région particulièrement dégradée, ce qui casse au passage l'idée que le problème serait purement ultramarin ou rural.
Mille décès évitables par an, c'est l'équivalent d'une catastrophe majeure annuelle qui ne produit aucun titre de une. Chaque cas est isolé, chaque famille encaisse seule, et la statistique agrégée reste invisible.
La thèse que le rapport refuse de valider
Voici le passage qui va faire grincer, et qui explique probablement une partie du retard de publication.
Depuis des années, l'explication dominante de la hausse française tient en une phrase : on a fermé trop de petites maternités, les femmes accouchent trop loin, la mortalité augmente. C'est un argument politiquement confortable — il désigne un coupable identifiable, il alimente la bataille sur les déserts médicaux, il permet de réclamer des réouvertures.
Les auteurs le réfutent.
Leur analyse ne trouve pas dans la restructuration de la carte des maternités le facteur explicatif de la dégradation. Ils pointent ailleurs : une logique de santé publique globale qui s'est délitée, un suivi anténatal insuffisant, une prise en charge des grossesses à risque mal organisée, et surtout un affaiblissement de la protection maternelle et infantile.
Ce repositionnement change complètement la nature du débat. Si le problème n'est pas la géographie des plateaux techniques, alors rouvrir des maternités ne réglera rien — et le chantier à ouvrir est bien plus vaste, bien plus long, bien moins photogénique.
Ce que recommande l'Igas
Les préconisations tournent autour de deux axes.
Reconstruire la PMI. La protection maternelle et infantile est, dans le système français, le seul dispositif qui va au-devant des familles plutôt que d'attendre qu'elles viennent. Consultations gratuites, visites à domicile, suivi des grossesses précaires, dépistage précoce chez le nourrisson. Elle relève des départements, son financement s'est étiolé, ses effectifs de médecins et de puéricultrices se sont contractés. Le rapport en fait un levier central.
Un plan national périnatalité 2027-2030. Les auteurs réclament un plan stratégique national, doté, piloté, avec des indicateurs et un calendrier. La France n'en a pas eu de véritable depuis longtemps, et la périnatalité est restée un empilement de dispositifs sans chef d'orchestre.
L'idée directrice tient dans le sous-titre : affirmer une logique de santé publique. Autrement dit, arrêter de raisonner en termes d'établissements et de lits, et recommencer à raisonner en termes de parcours et de population.
Pourquoi la prévention est le nerf de la guerre
La mortalité infantile se joue en grande partie avant la naissance, et pour les décès postnéonatals, dans les semaines qui suivent le retour à la maison.
Les déterminants documentés dans la littérature :
- Prématurité et faible poids de naissance, eux-mêmes liés au suivi de grossesse, au tabagisme, à la précarité, au stress et à l'accès aux soins.
- Malformations congénitales, dont une part est dépistable en anténatal.
- Mort inattendue du nourrisson, dont la prévention repose sur des messages simples — couchage sur le dos, pas d'objets mous dans le lit, chambre à température modérée — dont la diffusion suppose un contact effectif avec les familles.
- Infections néonatales, dont la prise en charge dépend de la rapidité du recours.
Aucun de ces déterminants ne se corrige avec un bâtiment. Tous se corrigent avec du temps professionnel, du repérage précoce et des entretiens qui n'ont pas lieu aujourd'hui faute de bras.
C'est aussi ce qui rend le sujet politiquement ingrat : les effets d'un investissement en prévention périnatale se mesurent sur cinq à dix ans, très au-delà d'un mandat.
Les zones d'ombre du dossier
Quelques réserves méthodologiques honnêtes s'imposent.
Les comparaisons internationales de mortalité infantile sont fragiles. Les pays n'enregistrent pas de la même manière les naissances à la limite de la viabilité, autour de 22 à 24 semaines d'aménorrhée. Un pays qui déclare comme naissance vivante un enfant extrêmement prématuré décédé dans l'heure verra son taux mécaniquement grimper, là où un autre l'aurait classé en mort fœtale. Une partie de l'écart français peut relever de cet effet d'enregistrement — mais les auteurs comme les épidémiologistes s'accordent sur le fait que cela n'explique pas une chute du 3e au 23e rang.
Autre nuance : la structure démographique française a changé. L'âge maternel a augmenté, la part des grossesses multiples issues de l'assistance médicale à la procréation aussi, tout comme la prévalence de l'obésité et du diabète gestationnel. Autant de facteurs de risque réels — qui, là encore, se gèrent par un suivi renforcé plutôt que par un constat fataliste.
Et maintenant ?
Le rapport est public. Il est daté de janvier. Aucun plan n'a été annoncé entre-temps. La fenêtre visée par les auteurs, 2027-2030, suppose un arbitrage budgétaire dès le prochain projet de loi de financement de la sécurité sociale.
Trois choses valent la peine d'être suivies à la rentrée :
- La réaction du ministère de la Santé, et le fait qu'un plan périnatalité soit ou non inscrit à l'agenda.
- Le sort de la PMI dans les négociations avec les départements, qui portent la compétence sans en avoir toujours les moyens.
- La publication éventuelle de données régionales détaillées, seule manière de sortir du débat national abstrait.
En attendant, le chiffre à retenir tient en une ligne : plus de 500 enfants par an mourraient en moins si la France faisait simplement aussi bien que la moyenne de ses voisins.