Nomadisme médical : l'Assurance maladie va sanctionner les assurés
13 000 personnes ont obtenu en 2024 des arrêts prescrits par au moins cinq généralistes différents. Le gouvernement passe des contrôles aux pénalités, et un décret tombe le 15 octobre.
L'expression a surgi dans le débat public en une semaine : nomadisme médical. Traduction administrative d'une pratique simple — aller voir un deuxième, un troisième, un cinquième médecin jusqu'à obtenir l'arrêt de travail qu'on cherche. La ministre de la Santé Stéphanie Rist a annoncé le 18 septembre 2026 que l'Assurance maladie allait désormais sanctionner les assurés qui s'y livrent, dans le cadre d'un plan plus large sur les arrêts de travail de longue durée.
Le sujet est inflammable pour une raison évidente : jusqu'ici, la lutte contre la fraude aux indemnités journalières visait les faux arrêts vendus en ligne et, occasionnellement, des médecins gros prescripteurs. Le curseur se déplace vers le patient.
Le chiffre qui a déclenché la mesure
En 2024, plus de 13 000 assurés ont bénéficié d'arrêts de travail prescrits par au moins cinq généralistes différents, pour une durée moyenne de 12 jours.
Cinq médecins. Ce n'est pas un parcours de soins chaotique, ce n'est pas un déménagement, ce n'est pas un remplaçant qui passe. À ce niveau, le schéma est délibéré : on enchaîne des arrêts courts, chacun chez un praticien qui ne voit pas les précédents, en exploitant l'absence de vision consolidée en temps réel.
Douze jours de moyenne, cela dit aussi quelque chose. On ne parle pas d'arrêts longs pour pathologie lourde, mais de la mécanique des « petits arrêts » — celle que la ministre dit vouloir cibler quand elle déclare qu'il faut lutter contre les abus de petits arrêts.
Ce que prévoient les sanctions
Le dispositif reste à préciser dans ses modalités, mais l'architecture annoncée est la suivante. En cas d'abus manifestes et caractérisés, l'assuré s'expose à :
- des pénalités financières prononcées par la caisse ;
- le remboursement des indemnités journalières versées à tort.
Deux précisions qui comptent. D'abord, le seuil retenu n'est pas « avoir consulté plusieurs médecins » mais l'abus manifeste : un patient qui change de généraliste parce qu'il a déménagé ou parce que le sien est parti en retraite n'entre pas dans la cible. Ensuite, la ministre a explicitement démenti l'existence de quotas, affirmant qu'il n'y a pas de quotas sur les arrêts de travail. La nuance est destinée aux médecins, qui craignaient un plafond implicite de prescriptions.
En parallèle, l'exécutif travaille sur un mécanisme visant les assurés aux consommations de soins extrêmes — au-delà de 50 boîtes de médicaments par an ou de 25 consultations annuelles. Le levier envisagé porte sur le reste à charge, pas sur une baisse des taux de remboursement de droit commun. C'est une différence de méthode importante : on ne rembourse pas moins, on fait payer davantage ceux qui sortent très largement des clous.
Le décret du 15 octobre, le vrai changement
La mesure la plus lourde n'est pas la sanction, c'est un décret qui entre en application le 15 octobre 2026. Il ramène de trois ans à un an la durée maximale de versement des indemnités journalières pour certaines affections de longue durée dites « non exonérantes » — celles qui ne bénéficient pas d'une prise en charge à 100 %.
De trois ans à un an. Pour les personnes concernées, c'est un changement de vie, pas un ajustement technique.
La justification budgétaire est posée noir sur blanc. En 2023, ces arrêts de longue durée représentaient 3,2 milliards d'euros pour 400 000 arrêts. Et leur dynamique inquiète : le nombre d'arrêts concernés progresse de plus de 6 % par an, contre 1 % par an pour les patients en ALD exonérante.
Huit mille euros par arrêt en moyenne, et une croissance six fois plus rapide que le reste. On comprend pourquoi Bercy regarde de ce côté.
Le volet qu'on remarque moins : les parcours de santé
Le plan ne se limite pas à serrer la vis. Deux catégories dominent les arrêts de longue durée : les troubles psychiques et les troubles musculo-squelettiques. Pour elles, le gouvernement annonce le déploiement de parcours de santé renforcés, construits à partir d'expérimentations jugées concluantes.
Le modèle repose sur :
- un rôle central du médecin de premier recours ;
- des infirmiers spécialisés chargés de coordonner le suivi ;
- un accès facilité à l'expertise psychiatrique, sans passer par des mois d'attente ;
- un suivi structuré du patient plutôt qu'une succession de consultations isolées ;
- une meilleure coordination entre professionnels.
Calendrier : démarrage en 2027. Un dispositif comparable est prévu pour la douleur chronique à partir de janvier 2027.
Sur le papère, c'est de la bonne médecine. Un salarié en arrêt pour épuisement professionnel qui voit un généraliste tous les quinze jours, sans psychiatre disponible et sans lien avec la médecine du travail, reste arrêté longtemps parce que personne ne pilote. Une infirmière de coordination change réellement cette trajectoire.
Là où le bât blesse
Le problème de calendrier saute aux yeux. La restriction des indemnités journalières s'applique le 15 octobre 2026. Les parcours renforcés démarrent en 2027. Il y a donc une fenêtre pendant laquelle on coupe les droits sans avoir installé l'accompagnement qui devait justifier cette coupe.
Autres angles morts :
- Le nomadisme mesure aussi une pénurie. Consulter plusieurs médecins différents est le quotidien de millions de Français sans médecin traitant. Distinguer l'abus caractérisé de la débrouille dans un désert médical suppose une finesse d'analyse que les algorithmes de détection n'ont pas toujours.
- 13 000 personnes, c'est peu. Sur des dizaines de millions d'assurés, le poids budgétaire du nomadisme est marginal comparé aux 3,2 milliards des arrêts longs. Le rapport entre le bruit médiatique de la mesure et son rendement financier est déséquilibré.
- Le risque de non-recours. À force de désigner les assurés comme suspects, on dissuade aussi ceux qui ont des droits légitimes. C'est un effet documenté dans toutes les politiques de contrôle social.
- Les médecins en tenaille. Ce sont eux qui signent. Un praticien à qui on explique qu'il n'y a pas de quotas tout en lui envoyant ses statistiques de prescription comprend le message.
Ce qu'il faut surveiller
Trois échéances concrètes. Le 15 octobre, pour l'entrée en vigueur du décret sur la durée des indemnités journalières. Le détail réglementaire du barème des pénalités pour nomadisme, qui n'est pas encore public. Et les arbitrages du PLFSS, qui décideront si les parcours renforcés de 2027 sont financés à la hauteur annoncée ou rabotés en séance.
Parce que la mesure d'économie, elle, est déjà datée. L'accompagnement, lui, est encore au conditionnel.
Sources
- Santé Mentale — Arrêts de travail longue durée : des parcours de santé pour les troubles psychiques
- Egora — Nomadisme médical : l'Assurance maladie va sanctionner les patients
- Fédération des Médecins de France — « Il n'y a pas de quotas sur les arrêts de travail »
- Aladom — Arrêts de travail longue durée : ce qui change pour les assurés
- IRDES — Actualités santé et protection sociale, 25 septembre 2026