Santé mentale au travail : ça va mieux, mais on en parle moins
Le bien-être des salariés français remonte de trois points en un an. Pendant ce temps, l'idée que les troubles psy sont « un signe de faiblesse » bondit de dix points.
Un baromètre qui monte et des préjugés qui montent aussi. C'est le résultat le plus déroutant de la grande enquête 2026 sur la santé mentale au travail, menée par l'Ifop pour Moka.care, en partenariat avec le BCG et le GHU Paris psychiatrie & neurosciences, auprès de 2 000 salariés français interrogés du 9 au 20 janvier 2026.
On aurait pu parier sur une corrélation simple : mieux les gens vont, plus ils en parlent. C'est l'inverse qui se produit.
Le thermomètre remonte
L'enquête s'appuie sur l'indice WHO-5, un questionnaire court validé par l'Organisation mondiale de la santé qui mesure le bien-être psychologique sur une échelle de 0 à 100. Entre janvier 2025 et janvier 2026, le score moyen des salariés français passe de 59,8 à 62,8. Trois points en un an, sur un indicateur qui bouge lentement : ce n'est pas du bruit statistique.
Dans le détail, trois salariés sur quatre (74 %) se situent en zone de bien-être. Et les symptômes les plus banals du mal-être professionnel reculent nettement :
- troubles du sommeil liés au travail : 48 %, en baisse de 7 points ;
- irritabilité : 36 %, en baisse de 6 points ;
- fatigue chronique : 41 %.
Reste le quart restant. Environ 25 % des salariés demeurent en détresse psychologique. Et sur cinq ans, près de sept sur dix déclarent avoir connu au moins un trouble lié au travail. Le burn-out concerne 24 % des répondants sur la même période — dont 40 % avec un arrêt de plus d'un mois. Un salarié sur dix, donc, arrêté longuement pour épuisement professionnel en cinq ans.
Le verre est à moitié plein. La moitié vide fait quand même un paquet de gens.
Le retour des tabous, et il est spectaculaire
Voilà le résultat qui coince. Alors que la parole sur la santé mentale semblait s'être libérée depuis la pandémie, les représentations se raidissent :
- 32 % des salariés estiment qu'un trouble psychologique est « un signe de faiblesse » — dix points de plus qu'en 2025 ;
- 29 % y voient « un échec personnel », en hausse de douze points ;
- 54 % considèrent que la santé mentale « doit rester une affaire privée », cinq points de plus.
Conséquence directe : seuls 43 % des salariés diagnostiqués pour un trouble psychique en informent leur employeur. Moins d'un sur deux. Et ce n'est pas par désintérêt pour le sujet, puisque 85 % attendent au contraire des mesures de protection de la part de leur entreprise.
On demande à être protégé, sans dire de quoi. Le paradoxe n'a rien d'irrationnel : quand un tiers de vos collègues pense que vous êtes faible, la meilleure stratégie individuelle reste le silence.
Plusieurs hypothèses circulent pour expliquer ce durcissement. La fatigue face à un discours d'entreprise perçu comme incantatoire — le webinaire bien-être annuel pendant qu'on supprime des postes. Le contexte économique, qui rend l'aveu de vulnérabilité plus risqué. Le retour en force d'une rhétorique de la performance dans certains secteurs. Aucune de ces pistes n'est tranchée par l'enquête elle-même.
Qui va mal, précisément
Les moyennes écrasent tout. Les écarts, eux, sont nets.
Les femmes. Score WHO-5 de 60 contre 66 pour les hommes. Leur situation s'est pourtant améliorée de quatre points sur un an, mais l'écart demeure. 73 % d'entre elles déclarent avoir connu un trouble psychologique lié au travail, contre 62 % des hommes. Et 57 % jugent leur situation professionnelle négative.
Les jeunes. C'est la population la plus exposée. 76 % des moins de 35 ans rapportent des troubles de santé mentale liés au travail. Chez les 18-24 ans, 46 % décrivent un stress chronique, contre 28 % chez leurs aînés.
Mais la lecture serait tronquée sans ce contrepoint : plus de 70 % des jeunes salariés déclarent recourir aux ressources d'aide mises à disposition. Ils vont moins bien et demandent davantage. Est-ce que les jeunes générations souffrent plus, ou est-ce qu'elles nomment ce que les précédentes encaissaient en silence ? L'enquête ne tranche pas — et personne ne peut trancher avec un questionnaire.
Télétravail et IA : deux variables qui brouillent les cartes
Le télétravail reste plébiscité : 80 % des salariés y voient un facteur d'équilibre. Mais 40 % l'associent aussi à un sentiment d'isolement. Les deux réponses cohabitent chez les mêmes personnes, ce qui en dit long sur l'ambivalence du dispositif. Gagner une heure de transport et perdre les cinq minutes de couloir où l'on dit qu'on n'y arrive plus.
L'intelligence artificielle s'installe comme nouveau facteur psychosocial. 66 % des salariés apprécient le gain de temps qu'elle apporte. 36 % expriment une crainte pour leur emploi. Ces deux chiffres ne s'annulent pas : une même personne peut trouver l'outil utile le matin et s'inquiéter de son remplacement le soir. C'est précisément cette coexistence qui fatigue.
Côté employeurs, 73 % des entreprises déclarent avoir mis en place des mesures sur la santé mentale, trois points de plus que l'an dernier. La progression est réelle, mais elle se heurte au mur des 43 % : on ne peut pas accompagner quelqu'un qui ne signale rien.
Ce que l'enquête ne dit pas
Quelques réserves, parce qu'elles comptent.
Le terrain a été réalisé du 9 au 20 janvier 2026. Janvier, c'est l'un des pires moments de l'année pour un baromètre de bien-être — et c'était déjà le cas l'an dernier, ce qui préserve la comparabilité mais pas la représentativité annuelle.
L'échantillon de 2 000 salariés autorise les grandes tendances, pas les découpages fins par secteur ou par taille d'entreprise. Un aide-soignant de nuit et un consultant en télétravail alimentent le même score moyen.
Enfin, l'étude est portée par un acteur qui commercialise des services d'accompagnement en santé mentale. Cela n'invalide pas la méthodologie — l'Ifop et le GHU Paris ne signent pas n'importe quoi — mais cela oriente les questions posées. Un baromètre mesure aussi ce que son commanditaire a envie de savoir.
Ce qu'il reste, une fois les pourcentages rangés
Le résultat le plus solide de cette édition n'est pas la hausse du WHO-5. C'est l'écart qui se creuse entre l'état réel des salariés et ce qu'ils acceptent d'en dire. Trente-deux pour cent qui parlent de faiblesse, cinquante-quatre pour cent qui veulent que ça reste privé, quarante-trois pour cent seulement qui préviennent leur employeur : ces trois chiffres décrivent une organisation où le sujet redevient honteux pendant que les dispositifs se multiplient.
Pour un manager, la conséquence pratique est directe. Les signaux disponibles ne seront pas verbaux. Ce seront des arrêts courts et répétés, une irritabilité qui s'installe, une réunion évitée, un dossier rendu tard par quelqu'un qui ne rend jamais tard. Attendre que la personne vienne en parler, c'est attendre quelque chose que plus d'un salarié sur deux a décidé de ne pas faire.
Et pour les 40 % qui associent le télétravail à l'isolement, le remède n'est ni un questionnaire ni une plateforme : c'est du lien qui n'a pas d'ordre du jour.
Sources
- Moka.care — Santé mentale au travail : derrière une légère amélioration, le retour des tabous
- Ifop — Grande enquête sur la santé mentale au travail 2026 (rapport d'analyse)
- Direct Mag — Le bien-être remonte en 2026, mais les préjugés se durcissent
- Éditions Tissot — Grande enquête 2026 : des progrès à nuancer