Sophie Adenot, première Française à sortir dans le vide spatial
Six heures et demie dehors, à 400 km d'altitude, pour changer une antenne. Retour sur une première historique et sur la mission εpsilon.
Le 18 août 2026, peu avant 14 h 35 heure de Paris, une écoutille s'est ouverte à 400 kilomètres au-dessus de nos têtes et Sophie Adenot est passée de l'autre côté. Première Française à effectuer une sortie extravéhiculaire. Cinquième astronaute français, tous genres confondus, à sortir dans le vide depuis Jean-Loup Chrétien.
Elle a 44 ans, elle est ingénieure et ancienne pilote d'essai, et elle a passé six heures et demie dehors à changer une antenne. Dit comme ça, ça sonne comme de la maintenance. C'est en réalité l'une des activités les plus risquées de tout le programme spatial habité.
Le déroulé de la journée
La sortie était officiellement référencée U.S. Spacewalk 97. Le programme :
- Diffusion en direct à partir de 13 h, heure de Paris.
- Ouverture de l'écoutille et début de l'activité vers 14 h 35.
- Durée prévue : environ six heures et demie.
- Binôme : l'astronaute américain Anil Menon, de la NASA.
À l'intérieur de la station, deux personnes tenaient le rôle le plus ingrat et le plus déterminant : la commandante Jessica Meir et l'astronaute Jack Hathaway, chargés du pilotage du bras robotique Canadarm2 et de l'assistance aux combinaisons. Menon a d'ailleurs été déplacé par l'extrémité du bras pendant une partie de l'intervention — une manière de couvrir de longues distances sur la structure sans se déplacer main sur main.
Adenot avait posté sur X, quelques jours plus tôt : « Une sortie réussie commence bien avant que l'écoutille ne s'ouvre, et c'est là qu'a été mon attention ces derniers jours : répéter, préparer, me concentrer. »
Une antenne, et pourquoi elle compte
L'objectif : remplacer une antenne de communication Space-to-Ground située sur le segment Z1 de la structure de l'ISS. Il fallait démonter l'équipement vieillissant, installer le remplaçant, refaire les connexions électriques.
Ce n'est pas un accessoire. Cette famille d'antennes assure la liaison à haut débit entre la station et le centre de contrôle de Houston, en passant par les satellites relais. Télémétrie, voix, vidéo, données scientifiques : tout transite par là. Une ISS qui perd sa bande passante devient une station borgne, dépendante de liaisons de secours à débit réduit.
La station a plus de vingt-cinq ans. Les équipements extérieurs vieillissent sous un bombardement permanent — micrométéorites, cycles thermiques de plus de 250 °C d'amplitude entre le jour et la nuit orbitale toutes les 45 minutes, rayonnement. Le remplacement préventif de ce type de matériel est devenu une part croissante de l'activité à bord.
La combinaison, vraie pièce maîtresse
On parle rarement de l'objet, et c'est dommage, parce que c'est lui qui fait la difficulté. La combinaison américaine EMU utilisée pour ces sorties est un engin de plusieurs dizaines de kilos au sol, conçu dans les années 1980, pressurisé à une pression bien inférieure à celle de la cabine.
Ce différentiel a une conséquence directe : le gant se comporte comme un ballon gonflé. Chaque fermeture de la main demande un effort. Après six heures, les avant-bras sont dans un état que les astronautes décrivent comme comparable à une séance d'escalade prolongée. Les ongles noirs et les mains abîmées font partie du folklore du métier.
Les autres contraintes :
- Préparation à l'oxygène pur avant la sortie, pour purger l'azote et éviter les accidents de décompression, exactement comme un plongeur.
- Aucun droit à l'erreur sur l'attache. Chaque déplacement suppose un point d'ancrage sécurisé en permanence.
- Une gestion millimétrée des outils, chacun étant relié par une longe. Un objet lâché devient un débris orbital lancé à plusieurs kilomètres par seconde.
- Le froid et la chaleur, gérés par un sous-vêtement parcouru de circuits d'eau.
Les sorties sont répétées des dizaines de fois dans une piscine géante à Houston, en scaphandre lesté pour simuler la flottabilité neutre. C'est la partie du travail qu'on ne voit jamais.
Qui est Sophie Adenot
Sélectionnée par l'ESA en 2022 dans la promotion qui a suivi celle de Thomas Pesquet, Adenot vient de l'aéronautique militaire. Ingénieure de formation, elle a été pilote d'hélicoptère puis pilote d'essai — un parcours classique chez les astronautes, où la capacité à gérer une situation dégradée sous stress compte autant que le bagage scientifique.
Elle est devenue en février 2026 la deuxième Française à voler dans l'espace, après Claudie Haigneré. Et la deuxième Européenne à sortir dans le vide, après l'Italienne Samantha Cristoforetti en 2022.
On notera la trajectoire : quatre ans entre la sélection et le premier vol, ce qui est rapide, et six mois entre l'arrivée à bord et la première EVA, ce qui l'est aussi.
εpsilon : neuf mois et beaucoup de science
La sortie du 18 août s'inscrit dans une mission plus longue, baptisée εpsilon. Décollage le 13 février 2026 depuis la Floride à bord d'un Crew Dragon de SpaceX, dans le cadre de Crew-12, avec Jessica Meir, Jack Hathaway et le cosmonaute russe Andreï Fedyaev. Amarrage le lendemain. Durée prévue : neuf mois, sur les expéditions 74 et 75.
Au programme scientifique européen, plusieurs axes :
- Os et muscles en microgravité. La perte osseuse en apesanteur reste le modèle accéléré le plus utile pour comprendre l'ostéoporose sur Terre.
- Imagerie médicale embarquée, avec un dispositif d'échographie assistée par intelligence artificielle destiné à permettre à un non-spécialiste de réaliser un examen exploitable — une technologie dont les retombées en zones isolées sont évidentes.
- Fabrication additive métallique dans l'espace, étape vers des stations capables de produire leurs propres pièces de rechange plutôt que d'attendre un cargo.
- Adaptation physiologique, sur le système cardiovasculaire, le sommeil, l'équilibre.
Ce que ça dit de la place de l'Europe
Une sortie extravéhiculaire n'est pas qu'un symbole. C'est une compétence attribuée. Les créneaux d'EVA sont rares, disputés, et confiés en priorité aux agences qui pèsent dans la maintenance de la station. Voir une astronaute de l'ESA à l'extérieur, avec un objectif structurel et non un geste protocolaire, dit quelque chose de la position européenne dans le partenariat.
Le contexte, lui, est mouvant. L'ISS a une date de fin programmée autour de 2030, et l'après se joue en ce moment entre stations commerciales américaines, projets chinois et ambitions indiennes. L'Europe n'a toujours pas de véhicule habité à elle. Elle achète des sièges.
Les images du 18 août ont donc une double lecture. Une réussite technique et une première nationale d'un côté. De l'autre, le rappel que la France envoie ses astronautes travailler sur une infrastructure qui ne lui appartient pas, dans une combinaison américaine, transportés par une fusée américaine. Adenot reviendra à l'automne. La question de ce qui vient après, elle, reste entière.