Éco-anxiété : 15,1 millions de Français, soit un sur trois
L'Observatoire de l'éco-anxiété a mesuré la population pendant la canicule de juillet. En deux ans, 2,6 millions de personnes ont basculé. Et ce ne sont plus seulement les jeunes.
L'enquête a été menée pendant le troisième pic de canicule de l'été, du 17 au 24 juillet 2026. Le timing n'a rien d'un hasard : on ne mesure pas l'éco-anxiété en février, sous la couette, mais au moment où le thermomètre rend le sujet physique. Résultat publié début septembre par l'Observatoire de l'éco-anxiété : 15,1 millions de Français de 15 à 64 ans présentent un niveau moyen ou fort d'éco-anxiété. Plus d'un sur trois.
Ils étaient 12,5 millions en 2024. Soit 2,6 millions de personnes de plus en deux ans, une hausse de 20 %.
Qui a produit ces chiffres, et comment
L'étude vient de l'Obseca (Observatoire de l'éco-anxiété), porté par le cabinet Econoïa en partenariat avec l'ADEME. Le terrain a été confié à Bilendi, sur un échantillon représentatif par quotas de 998 personnes âgées de 15 à 64 ans.
Deux précisions utiles avant d'aller plus loin. D'abord, c'est un échantillon d'un millier de répondants : les grandes masses sont fiables, les sous-catégories très fines le sont moins. Ensuite, le protocole de 2026 reprend exactement celui de 2025, ce qui est la seule façon honnête de comparer deux photographies. Le rapport complet est attendu fin octobre 2026.
L'échelle de Hogg, ou comment chiffrer une angoisse
Le point qui distingue cette enquête d'un sondage d'humeur, c'est l'instrument. Les chercheurs ont utilisé la Hogg Eco-Anxiety Scale (HEAS), un questionnaire de 13 items validé scientifiquement, dont le score total plafonne à 39 points.
L'échelle a été calibrée par rangs percentiles en sept catégories d'intensité, du « pas du tout éco-anxieux » jusqu'au seuil de « risque psychopathologique ». Entre les deux, une gradation qui parle à tout le monde :
- éco-inquiet : la préoccupation existe, elle n'entame pas le fonctionnement quotidien ;
- éco-alarmé : inquiétude et stress plus d'une fois sur deux, troubles du sommeil, tendance à l'isolement — environ 5 % de la population ;
- éco-effrayé : angoisse quotidienne, avec des répercussions physiques ;
- éco-terrifié : symptômes permanents.
Cette graduation change tout pour les praticiens. Elle permet un diagnostic différentiel : distinguer une préoccupation lucide, adaptée à une réalité documentée, d'un trouble anxieux qui mérite une prise en charge. Sans instrument, la clinique se résume à une impression.
Ce qui fait peur : le feu en tête
L'ordre des angoisses est instructif, parce qu'il suit de près l'actualité vécue :
- les incendies : 47 % des répondants se disent très inquiets ;
- les canicules : 44 % ;
- la sécheresse : 39 %.
Ce classement dit quelque chose d'important sur le mécanisme. Ce ne sont pas les scénarios climatiques à 2100 qui angoissent le plus, ni la fonte d'une calotte à 6 000 kilomètres. Ce sont les événements que les gens ont vus, sentis, subis. L'été 2026 a été l'un des plus longs épisodes de chaleur enregistrés en France depuis 1983, avec une estimation de plus de 800 décès en excès, concentrés chez les plus de 75 ans. Difficile de rester abstrait après ça.
Qui est touché — et ce qui a changé
Les jeunes restent en tête. Les 15-24 ans affichent les niveaux les plus élevés, nettement au-dessus des 35-64 ans. Chez les 25-34 ans, 10 % sont classés très fortement éco-anxieux, contre 5 % dans l'ensemble de la population : le double.
Les données de l'ADEME vont dans le même sens : près de 70 % des jeunes déclarent une inquiétude régulière face au changement climatique, avec une progression d'environ quinze points chez les 18-30 ans depuis 2022.
Mais la vraie nouveauté est ailleurs. Les écarts géographiques et de genre observés en 2024 se sont largement effacés en 2026. En deux ans, l'éco-anxiété a cessé d'être un marqueur sociologique — jeune, urbain, féminin, diplômé — pour devenir un phénomène transversal. Ce n'est plus une sensibilité de niche. C'est une donnée de population.
Maladie ou réaction saine ? Le débat n'est pas tranché
Aucune classification psychiatrique de référence ne reconnaît l'éco-anxiété comme un trouble. Et la majorité des cliniciens qui travaillent le sujet refusent de la pathologiser, pour une raison de fond : s'inquiéter d'un danger réel, documenté, mesurable, c'est le fonctionnement normal d'un système d'alerte.
Une psychologue citée par L'Info durable résume la position en une phrase : « Ce n'est pas une maladie, mais ça peut rendre malade si ça dure. »
La nuance est le cœur du sujet. Ce qui bascule vers la clinique, ce n'est pas l'intensité de l'inquiétude, c'est son installation :
- un sommeil dégradé plusieurs semaines d'affilée ;
- un retrait social, l'évitement des conversations sur le sujet ;
- des symptômes physiques — tension, troubles digestifs, fatigue persistante ;
- des décisions de vie majeures prises sous l'emprise de l'angoisse plutôt qu'après réflexion.
Le piège inverse existe aussi : à force de qualifier de « pathologique » la conscience du risque, on transforme un problème politique en affaire de thérapie individuelle. Le patient repart avec des exercices de respiration, le climat reste identique.
Ce qui aide, d'après les données
Le résultat le plus contre-intuitif de ce corpus de recherche concerne l'action. On pourrait croire que s'engager expose davantage — plus d'informations, plus de mauvaises nouvelles, donc plus d'angoisse. C'est souvent le contraire.
L'espoir actif — agir individuellement et collectivement tout en regardant lucidement ce qui se passe — fonctionne comme un antidote au sentiment d'impuissance, qui est le vrai carburant de la détresse. Le facteur aggravant n'est pas la connaissance du problème. C'est la certitude de ne rien pouvoir y faire.
Quelques leviers qui ressortent régulièrement :
- le collectif avant l'individuel. Agir seul épuise ; agir à plusieurs redistribue la charge émotionnelle. C'est probablement la raison pour laquelle les personnes engagées dans un groupe s'en sortent mieux que celles qui trient leurs déchets en silence.
- borner l'exposition à l'information. S'informer, oui. Faire défiler des images de catastrophes tous les soirs, non — c'est de la ré-exposition traumatique, pas de la citoyenneté.
- nommer les choses. Une part de la souffrance vient du décalage ressenti avec un entourage qui hausse les épaules. Mettre un mot sur ce qu'on éprouve, et découvrir que 15 millions de personnes le partagent, désamorce déjà le sentiment d'être à côté de la plaque.
- consulter quand le quotidien décroche. Pas parce qu'on a « trop » peur. Parce que le sommeil, le travail ou les relations en pâtissent.
Le chiffre à retenir
15,1 millions. Et une courbe qui grimpe de 20 % en deux ans, dans un pays qui a fait de la santé mentale sa grande cause nationale.
La question que pose l'Obseca n'est plus « faut-il prendre l'éco-anxiété au sérieux », elle est réglée. Elle est : que fait un système de soins déjà saturé d'une détresse qui progresse au rythme des étés ? Le rapport complet de fin octobre donnera quelques éléments. Les canicules de 2027, davantage.
Sources
- L'Info durable — L'éco-anxiété touche désormais plus d'un Français sur trois
- franceinfo — L'éco-anxiété a bondi de 20 % en deux ans
- CNEWS — Plus de 15 millions de Français souffrent d'éco-anxiété
- The Conversation — Mesurer l'intensité de l'écoanxiété
- ADEME — Éco-anxiété : quelles menaces sur la santé mentale des Français ?